"Les curricula doivent intégrer la gestion, la comptabilité simplifiée, l'analyse de marché, la transformation, la qualité, la nutrition, le climat et le numérique."
L'Entrevue Magazine : Comment réformer l’enseignement agronomique et le rôle des centres de recherche pour que les jeunes ruraux deviennent de véritables entrepreneurs agricoles plutôt que des diplômés en quête de bureau ?
Prof. Bosco Bashangwa : Réformer l’enseignement agronomique, c’est d’abord rompre avec une formation trop théorique et trop éloignée de la réalité économique. Beaucoup de jeunes sortent des écoles avec des connaissances académiques, mais sans savoir calculer une marge, gérer un cycle de production, élaborer un plan d’affaires ou négocier sur un marché. L’enseignement doit donc passer de la simple transmission des savoirs à la maîtrise des compétences entrepreneuriales. Un agronome doit savoir produire, mais aussi piloter une chaîne de valeur. Les curricula doivent intégrer la gestion, la comptabilité simplifiée, l’analyse de marché, la transformation, la qualité, la nutrition, le climat et le numérique. La pédagogie doit aussi changer : plus de fermes pédagogiques, plus de stages, plus de travaux de terrain, plus d’incubateurs, plus de projets concrets. Les jeunes apprennent mieux lorsqu’ils testent, observent, corrigent et recommencent dans des conditions proches du réel. C’est cette immersion qui transforme un diplômé en entrepreneur capable d’agir. Sur ce, je peux parler de la formation en alternance dans le domaine de l’agriculture : mélanger la théorie avec la pratique, dans ce programme c’est plus de pratique au moins 70% et 30% de théorie. En plus de ça, il faut former des techniciens supérieurs dans le domaine agricole car on observe un vide à ce niveau, en RDC on n’a pas des techniciens supérieurs spécialisés (exemple en pédologie, protection des cultures, transformation, etc.). Il est très capital de sortir des généralités et d’aller vers les spécialités.
Les centres de recherche doivent, eux aussi, évoluer. Leur rôle ne peut plus se limiter à produire des articles ; ils doivent générer des solutions mobilisables, testées avec les producteurs et validées en conditions réelles. La recherche doit redevenir un pont entre problème local et réponse concrète. Sur la recherche action en partenariat est la plus approprié car tous les acteurs sont considérés comme de co-producteurs de connaissance. Pour les jeunes ruraux, il faut des trajectoires claires : mentorat, certification pratique, appui à l’installation, accès à la terre et accompagnement à l’agripreneuriat. Un jeune ne cherche pas seulement un diplôme ; il cherche une voie de vie. Cette réforme doit aussi rapprocher universités, centres de recherche, organisations paysannes et entreprises privées. Les écoles ne devraient pas former uniquement pour l’emploi salarié, mais pour la création d’activités. Cela demande des espaces d’expérimentation, des mini-incubateurs, des partenariats avec des exploitations réelles et des évaluations basées sur les résultats économiques obtenus par les jeunes. Former pour l’agriculture de demain, c’est former pour décider, entreprendre et durer.
L'Entrevue Magazine : Quelle est votre vision d'un écosystème agricole propice à l'horizon 2030, et comment les grandes agro-industries peuvent-elles collaborer avec le monde académique pour réussir ce pari ?
Prof. Bosco Bashangwa : À l’horizon 2030, l’écosystème agricole congolais doit devenir plus intégré, plus jeune, plus diversifié et plus rentable. Il doit reposer sur une meilleure sécurité foncière, un meilleur accès à l’eau, aux intrants, à la finance et à l’information, ainsi que sur des routes rurales fonctionnelles et une transformation locale plus dynamique. L’objectif n’est pas seulement d’augmenter la production, mais de faire circuler davantage de valeur sur le territoire, depuis la parcelle jusqu’au marché final. Les grandes agro-industries ont un rôle décisif à jouer, à condition de ne pas rester dans une logique strictement transactionnelle. Elles doivent contribuer à structurer les filières, sécuriser les débouchés, investir dans la logistique, soutenir l’irrigation et partager une partie de la valeur créée avec les zones de production. Elles peuvent aussi aider à stabiliser les marchés en proposant des contrats plus équitables et des standards de qualité plus transparents. Une agro-industrie qui se développe sans territoire fort finit toujours par fragiliser sa propre base. La collaboration avec le monde académique est essentielle pour réussir ce pari. Les universités et instituts de recherche apportent le diagnostic, l’expérimentation, la formation et l’innovation ; les entreprises apportent les problèmes réels, les données de marché et les espaces de démonstration. Ensemble, ils peuvent bâtir des chaînes de valeur plus performantes et plus inclusives. L’agriculture de 2030 doit être productive, oui, mais aussi juste : une agriculture où producteurs, chercheurs, transformateurs, transporteurs et territoires avancent dans la même direction. La clé sera un pacte pratique entre les acteurs. Les agro-industries peuvent cofinancer la logistique, soutenir les infrastructures de base et contractualiser de manière plus transparente avec les producteurs. Les universités, elles, peuvent fournir les diagnostics, les essais variétaux, les solutions de conservation et la formation continue. Si chacun reste dans son couloir, rien ne changera vraiment. Mais si l’on construit des alliances durables autour des filières, la RDC peut faire de 2030 un tournant crédible vers une agriculture plus moderne, plus inclusive et plus souveraine. La mise en place d’un réseau d’acteurs en RDC constitue un cadre qui permet aux acteurs de partager les savoirs y compris ceux des paysans considérés comme étant profanes et les connaissances scientifiques ainsi que ceux d’autres acteurs de la chaine de valeur concernée. La mise en place de plate-forme d’innovation d’acteurs permettrait de renforcer la productivité agricole, les moyens de subsistance des petits agriculteurs et d’améliorer les systèmes alimentaires de la RDC. Les réseaux d’acteurs permettront de contrer les faiblesses existant en établissant des interactions entre différents types d'acteurs, en favorisant le changement dans les institutions et en mobilisant des ressources pour augmenter et/ou déployer efficacement les capitaux disponibles. À l’horizon 2030, l’objectif est une agriculture plus productive, mais aussi plus juste : une agriculture où la valeur circule mieux entre producteurs, transformateurs, transporteurs, chercheurs et territoires.