L'Entrevue Magazine : On ne peut atteindre un tel objectif en ignorant la moitié de la population. Dans cette « Équation 2030 », quelle stratégie spécifique ITOT Africa propose-t-elle pour briser les barrières socioculturelles et attirer massivement les jeunes femmes vers les métiers de la donnée et de l'Intelligence Artificielle ?
Serge Kishiko : Chez ITOT Africa, l'inclusion des femmes n'a jamais été un quota ou une stratégie de communication. C'est une conviction fondatrice, présente dès le jour 1 de notre existence.
Depuis nos débuts, chaque programme de formation mixte intègre un minimum de 40 % de femmes. Ce n'est pas un chiffre que nous atteignons après effort - c'est une ligne de base que nous nous fixons comme condition non négociable. Comme si cela ne suffisait pas, nous avons développé des programmes entièrement dédiés aux femmes, dont le phare est notre programme « Femmes Entrepreneures Digitales ». Ce programme répond à une réalité que nous avons observée sur le terrain : les barrières à l'entrée des femmes dans le numérique ne sont pas d'abord intellectuelles. Elles sont socioculturelles, logistiques et économiques.
Une jeune femme de Kinshasa ou de Kisangani n'a souvent pas le droit familial implicite de « perdre son temps » dans une formation en compétences digitales. Elle exerce des responsabilités domestiques qui rendent les horaires rigides incompatibles avec sa réalité. Elle n'a pas de modèles féminins visibles dans le secteur tech pour lui montrer que c'est possible.
Sur le plan pédagogique, nous développons des formats flexibles - en ligne, en présentiel partiel, avec des horaires adaptés. Sur le plan culturel, nous mettons en avant nos alumna : les femmes qui ont suivi nos formations et qui ont démarré des activités ou décroché des emplois dans le numérique sont nos meilleures ambassadrices. Rien ne parle plus fort qu'une femme de la même communauté qui dit « j'ai appris à coder, j'ai lancé mon activité, et ma vie a changé ».
Sur le plan sectoriel, les métiers de la donnée et de l'Intelligence Artificielle offrent une opportunité particulière pour les femmes : ce sont des métiers qui se pratiquent souvent à distance, qui valorisent la rigueur et l'attention au détail, et qui ouvrent sur des gains économiques. Ce n'est pas seulement un enjeu d'équité - c'est donc un enjeu économique. Les études mondiales montrent systématiquement que la diversité de genre dans les équipes tech améliore la qualité des solutions développées et réduit les biais algorithmiques. Former massivement les femmes aux métiers de l'IA, c'est aussi s'assurer que les algorithmes qui gouverneront demain l'Afrique seront conçus en prenant en compte la moitié de sa population.
L'Entrevue Magazine : Si nous réussissons ce pari de 250 000 talents, quel visage aura l'économie de la RDC au lendemain de 2030 selon vous ?
Serge Kishiko : Je veux vous répondre non pas avec des projections abstraites, mais avec une vision que nous construisons activement - et qui va, je crois, au-delà de 2030.
Si nous et d’autres acteurs réussissons le pari des 250 000 talents - et si ces talents sont bien formés, bien insérés et bien accompagnés - la RDC de 2031 ne sera plus seulement reconnue pour ce qu'elle a sous le sol. Elle sera reconnue pour ce qu'elle a dans la tête de ses jeunes. C'est un basculement de paradigme fondamental : passer d'une économie extractive à une économie de la connaissance, d'une rente minière à une rente intellectuelle.
Concrètement, ITOT Africa voit plusieurs transformations profondes. D'abord, l'émergence d'une classe entrepreneuriale numérique congolaise. Pas des sous-traitants de solutions développées ailleurs, mais des créateurs de produits et de services adaptés aux réalités africaines - des minetech qui transforment l'industrie minière en s'appuyant sur l'Intelligence Artificielle et les données au Lualaba, des fintech qui comprennent la bancarisation informelle à Kinshasa, des healthtech qui s'articulent avec les systèmes de santé communautaires à Gemena, des agritech qui parlent aux agriculteurs à Mbanza-Ngungu. Ces entrepreneurs existent en RDC en germe. La formation à grande échelle les fera éclore en masse.
En 2031, si nous faisons notre travail, des grands comptes que nous avons au pays n'auront plus à regarder au-delà des frontières pour trouver des compétences en cloud computing, en data science ou en cybersécurité et la création de valeurs passera à l’échelle. Le capital humain congolais et donc son économie seront compétitif aux standards internationaux.
Si nous faisons notre travail et formons suffisamment de talents en ingénierie des données, en intelligence artificielle et en développement logiciel, nous serons capables, à terme, de ne plus seulement extraire et exporter notre cobalt et notre coltan à l’état brut, mais d'en maîtriser la chaîne de valeur jusqu'au produit fini, jusqu'au logiciel qui l'optimise, jusqu'à l'algorithme qui en prédit les usages futurs.
Pendant que les économies avancées vieillissent et cherchent désespérément à combler leurs pénuries de compétences - en Allemagne, au Japon, en Australie, au Portugal et que sais-je encore - l'Afrique aura des millions de jeunes formés, certifiés, opérationnels. Ces pays viendront nous les demander.
C'est la vision que porte ITOT Africa à horizon 2031-2035 : être l'infrastructure de talent qui rend cette souveraineté possible. Pas un acteur parmi d'autres. Une colonne vertébrale. Nous formons aujourd'hui les ingénieurs, les data scientists, les entrepreneurs digitaux qui feront la RDC de demain. Chaque jeune qui sort d'Okademy avec une compétence certifiée et un emploi est une brique de cet édifice.
La révolution numérique de la RDC ne viendra pas de l'extérieur. Elle naîtra ici, formée ici, déployée ici mais surtout ailleurs aussi (rire) - par des femmes et des hommes qui ont décidé que leur pays méritait mieux que la dépendance et l'extraction.
C'est pour cette RDC-là que toute l’équipe à ITOT Africa travaille chaque jour.