L'Entrevue Magazine : Vous avez développé une solution d'intelligence artificielle capable d'estimer jusqu'à 7 jours à l'avance le risque d'importation du virus
Ebola Bundibugyo (BDBV) dans 519 zones de santé en RDC. Qu’est-ce qui a motivé la création de cet outil, et à quel besoin urgent sur le terrain répond-il ?
Franklin Mwamba : La motivation est née d’un constat simple : dans une épidémie, le temps perdu avant le premier cas confirmé peut coûter cher. Les tableaux de bord existants décrivent souvent bien la situation déjà observée. Notre outil vise l’anticipation : signaler les zones encore non touchées où le risque d’importation à 7 jours est élevé, afin d’aider à prioriser surveillance, dépistage et suivi des points d’entrée.
Nous avons aussi voulu montrer que le Congo dispose de ressources humaines et scientifiques capables de proposer des solutions innovantes aux problèmes des Congolais : un outil utile, ancré dans nos données et pensé depuis l’Université de Kinshasa.
L'Entrevue Magazine : Votre modèle s'appuie sur une architecture avancée de Graph Neural Networks (notamment GraphSAGE). Pour nos lecteurs passionnés d'innovation mais parfois moins familiers avec la Data Science, pouvez-vous expliquer en termes simples comment l'IA parvient à modéliser les interactions entre la mobilité des populations, les points d'entrée (PoE) et les données épidémiologiques ?
Franklin Mwamba : Imaginons la RDC comme un réseau de 519 zones de santé reliées entre elles. Ces liens ne sont pas seulement géographiques : ce sont aussi des flux de population, des corridors de mobilité et des points d’entrée frontaliers.
Le modèle GraphSAGE apprend à lire ce réseau. Pour chaque zone, il regarde :
- Ce qui se passe localement (cas récents issus des SitReps, contexte socio-économique) ;
- Ce qui se passe chez ses voisines connectées par la mobilité ;
- L’intensité des échanges aux PoE.
Ensuite, il estime une probabilité : « Dans les 7 prochains jours, quel est le risque qu’un cas confirmé apparaisse dans cette zone ? » Autrement dit, l’IA ne regarde pas une zone isolée ; elle lit le risque comme un phénomène qui circule à travers les interactions humaines.
L'Entrevue Magazine : L'outil affiche une performance remarquable à 7 jours (PR-AUC de 0,809) et actualise ses données toutes les 12 heures. Comment avez-vous garanti la fiabilité de ces données (issues des SitReps ou de la mobilité) pour alimenter un modèle aussi dynamique ?
Franklin Mwamba : La fiabilité repose d’abord sur l’usage de sources ouvertes et harmonisées, notamment l’écosystème INRB-UMIE / SitReps INSP, ainsi que des matrices de mobilité et des données PoE disponibles à l’échelle des zones de santé.
Ensuite, le modèle a été évalué de façon stricte dans le temps (évaluation walk-forward), afin d’éviter de « tricher » avec des informations du futur. Les performances rapportées (environ 0,97 en AUC-ROC et 0,809 en PR-AUC à 7 jours) correspondent à cette évaluation sur données de test.
Enfin, le dashboard se met à jour automatiquement toutes les 12 heures : récupération des derniers SitReps, reconstruction de l’incidence récente, inférence du modèle, puis publication du nouveau snapshot. Cela permet de garder l’outil dynamique, tout en restant transparent sur le fait qu’aucune donnée de terrain n’est parfaite et que le modèle doit être relu avec un regard épidémiologique.