L'Entrevue Magazine : On associe souvent l’entrepreneuriat à la quête d’indépendance et à l’envie d’« être son propre patron ». Après plus d’une décennie d'immersion dans l'écosystème congolais, entreprendre est-ce devenir libre, ou est-ce simplement choisir ses propres contraintes ?
Christine M. Makwenge : Je dirais que l'entrepreneuriat est probablement l'une des formes de liberté les plus exigeantes qui soient.
On se lance souvent avec cette idée séduisante de devenir son propre patron, de gérer son temps, de prendre ses décisions et de ne plus avoir de comptes à rendre. Mais la réalité vous rattrape très vite ! Quand on entreprend, on ne travaille plus pour un patron, certes, mais on travaille pour ses clients, ses collaborateurs, ses fournisseurs, ses partenaires et parfois même pour des circonstances qu'on ne maîtrise absolument pas.
Je n'ai jamais autant travaillé que depuis que je suis mon propre patron ! Et je pense que beaucoup d'entrepreneurs se reconnaîtront dans cette contradiction. Mais il existe une liberté que je ne troquerais pour rien au monde : celle de pouvoir créer, imaginer, prendre des risques et donner vie à mes convictions.
La liberté d'entreprendre, ce n'est pas de ne plus avoir de contraintes. C'est d'avoir la possibilité de choisir les combats que l'on veut mener. Et certains jours, croyez-moi, on se demande quand même pourquoi on les a choisis ! (Rires.)
L'Entrevue Magazine : Quand on dirige et qu'on porte la responsabilité d'équipes et de projets sur le long terme, la réalité rattrape rapidement l'idéal. Quels sont les compromis ou les sacrifices personnels dont on parle rarement lorsqu'on se lance ?
Christine M. Makwenge : Quand vous êtes à la tête d'une entreprise, vous n'avez pas toujours le luxe de montrer vos inquiétudes. Vos équipes attendent des réponses, vos partenaires des garanties et vos clients des résultats. Peu importe ce que vous traversez personnellement.
Et lorsqu'on est une femme, avec une vie familiale, des responsabilités et des ambitions, cette pression prend encore une autre dimension. Il y a des moments que l'on manque, des absences que l'on regrette, des sacrifices que personne ne voit. Et parfois, cette culpabilité de ne jamais être suffisamment présente quelque part.
Moi dans mon cas, j’ai 5 enfants et je manque beaucoup de choses.
Je crois aussi qu'il faut oser dire une chose : la passion ne suffit pas toujours à compenser les sacrifices. On peut aimer profondément ce que l'on fait et traverser des moments où l'on n'en peut tout simplement plus.
Avec les années, j'ai compris que réussir professionnellement ne devait pas nécessairement signifier s'oublier personnellement. Je suis encore en train d'apprendre cet équilibre. Parce qu'au fond, je ne veux pas passer ma vie à construire quelque chose d'extraordinaire pour finalement ne pas avoir le temps d'en profiter avec ceux que j'aime.
"Nous avons parfois tendance, au Congo, à glorifier notre capacité à survivre aux difficultés [...] mais nous devons aussi aspirer à construire des entreprises dans un environnement qui leur permette de prospérer..."
L'Entrevue Magazine : Créer une structure est une chose, la maintenir en vie et la faire traverser les crises économiques et structurelles en est une autre. Selon vous, quelle est la qualité première pour résister au temps dans le contexte entrepreneurial congolais ?
Christine M. Makwenge : En RDC, il ne suffit pas d'avoir une bonne idée, des moyens financiers ou même une excellente stratégie. Il faut savoir évoluer dans un environnement où les règles du jeu peuvent changer rapidement et où des difficultés indépendantes de votre volonté peuvent remettre en question des mois de travail.
Dans mon métier, j'ai appris qu'on pouvait préparer un événement pendant des semaines et devoir trouver des solutions à des problèmes majeurs quelques heures avant son ouverture. Et avec La Maison Hobah, j'ai découvert une autre réalité : celle d'un établissement qui doit être performant chaque jour, pas uniquement lors des grandes occasions.
Mais il y a aussi une chose que je tiens à souligner : être résilient ne doit pas signifier accepter indéfiniment tout ce qui ne fonctionne pas. Nous avons parfois tendance, au Congo, à glorifier notre capacité à survivre aux difficultés. C'est une force, certes, mais nous devons aussi aspirer à construire des entreprises dans un environnement qui leur permette de prospérer, et pas seulement de résister.
Pour durer, il faut donc de la créativité, de la rigueur, beaucoup d'humilité et surtout le courage de remettre régulièrement son propre modèle en question, mais aussi de la constance.
L'Entrevue Magazine : Beaucoup de jeunes voient la liberté dans le fait de ne pas avoir de compte à rendre. Pourtant, l'entrepreneur dépend de ses clients, de ses partenaires, du marché et du cadre réglementaire. Comment gère-t-on cette illusion de contrôle face à l'imprévisible ?
Christine M. Makwenge : Alors, avec l'expérience, j'ai appris à concentrer mon énergie sur ce que je peux réellement influencer : la qualité de mon travail, les valeurs que je défends, la manière dont je dirige mes équipes et les solutions que nous apportons.
J'ai aussi appris, parfois difficilement, qu'on ne peut pas tout porter seule. Déléguer, faire confiance, accepter que les autres puissent faire différemment de nous, c'est aussi une forme de maturité entrepreneuriale. Et puis il faut savoir prendre du recul. Tous les problèmes ne méritent pas qu'on y laisse sa santé, son énergie ou sa paix intérieure. Le contrôle est une illusion. La responsabilité, elle, est bien réelle. Ce qui fait la différence, ce n'est pas notre capacité à empêcher toutes les difficultés, mais notre manière d'y faire face.
"Je crois que notre pays a besoin de personnes qui ne se contentent pas de dénoncer ce qui ne fonctionne pas, mais qui essaient aussi, à leur échelle, de construire des alternatives."
L'Entrevue Magazine : La nouvelle génération de porteurs de projet a un accès direct à l'information et au digital, mais se heurte souvent très vite à la dureté du terrain. Quelle est la plus grande fausse croyance que vous observez chez les jeunes entrepreneurs aujourd'hui ?
Christine M. Makwenge : Je trouve cette nouvelle génération formidable par son audace, sa créativité et son accès à l'information. Elle ose des choses que nous n'aurions peut-être pas osé imaginer à nos débuts.
Mais je crois qu'il faut réhabiliter certaines valeurs : la patience, la discipline, l'apprentissage, la rigueur et surtout le respect du travail.
On ne devient pas un grand entrepreneur parce qu'on a eu une bonne idée. On le devient aussi en apprenant à gérer les jours où cette idée ne rapporte rien. Et je pense qu'il faut arrêter de présenter l'entrepreneuriat comme une voie systématiquement plus enviable que le salariat. Tout le monde n'est pas obligé de créer son entreprise pour réussir sa vie.
Mon conseil aux jeunes serait simple : cherchez d'abord à devenir compétents avant de chercher à devenir visibles. La visibilité peut vous ouvrir des portes. Mais seules vos compétences, votre crédibilité et votre capacité à délivrer des résultats vous permettront de les garder ouvertes.
L'Entrevue Magazine : Si, malgré les contraintes et le poids des responsabilités, vous deviez donner une seule bonne raison de persévérer et d'entreprendre aujourd'hui en RDC, quelle serait-elle ?
Christine M. Makwenge : Je ne vais pas prétendre qu'entreprendre en RDC est facile. Ce serait manquer de respect à tous ceux qui se battent quotidiennement pour maintenir leurs activités, payer leurs employés et faire fonctionner leurs entreprises.
Il y a des jours où l'on se décourage. Des jours où l'on se demande si tous ces efforts en valent réellement la peine. Mais il y a aussi ces moments qui vous rappellent pourquoi vous avez commencé. Quand je vois un collaborateur évoluer, prendre confiance en lui, développer des compétences ou être fier du travail qu'il accomplit, je me dis que ce que nous construisons dépasse largement ma réussite personnelle.
Quand je vois La Maison Hobah prendre vie, devenir un lieu de rencontres, de culture, de partage et de découverte, je mesure ce que signifie réellement donner vie à une vision. Et quand je rencontre des femmes qui osent entreprendre, se réinventer ou prendre leur place malgré les obstacles, je retrouve cette conviction que nous avons encore énormément de choses à accomplir.
Je crois que notre pays a besoin de personnes qui ne se contentent pas de dénoncer ce qui ne fonctionne pas, mais qui essaient aussi, à leur échelle, de construire des alternatives.
Cela ne signifie pas que les entrepreneurs doivent se substituer aux responsabilités de l'État. Nous avons besoin d'un environnement économique plus favorable, de règles claires et de conditions qui permettent aux entreprises de se développer durablement.
Mais en attendant, nous avons aussi une responsabilité individuelle et collective.
Pour moi, entreprendre en RDC, c'est refuser d'être uniquement spectatrice de l'avenir de mon pays. C'est choisir, à ma manière, d'en être l'une des bâtisseuses, j’ai choisis de faire partie d’une génération de « batisseurs » !
Et si demain, ce que j'ai construit permet à d'autres d'aller plus loin que moi, alors j'aurai déjà accompli quelque chose d'essentiel.
Par La Rédaction





