Entreprendre

Entrepreneuriat technique : Quand l'audace rencontre la précision

Dans le secteur de la construction en République Démocratique du Congo, on admire souvent l’architecture, la hauteur des tours ou l’éclat des façades. On oublie pourtant que sans un « système nerveux » performant - l’électricité, la gestion de l’air et la circulation des fluides - ces édifices ne seraient que des coquilles vides. C’est ici qu’intervient l’ingénierie MEP (Mechanical, Electrical & Plumbing), un domaine de haute précision où Théo Patrick a choisi de tracer son sillon. Pour notre rubrique Entreprendre, Patrick Bakala, ingénieur de formation et entrepreneur aguerri, dépose le casque de chantier et ses modèles BIM (Building Information Modeling) pour partager avec nous ses débuts, les défis logistiques de Kinshasa et l’exigence des normes internationales.

Patrick Bakala, Ingénieur Principal chez Domotec - Bureau d'études en techniques spéciales du bâtiment
Patrick Bakala, Ingénieur Principal chez Domotec - Bureau d'études en techniques spéciales du bâtiment
L'Entrevue Magazine : Vous avez une formation solide d’ingénieur de l’Ecole Hassania des Travaux Publics au Maroc. A quel moment précis avez-vous compris que votre impact serait plus grand en créant votre propre structure dans le secteur MEP plutôt qu’en restant au sein d’une grande entreprise établie comme Oger International Maroc ?

Patrick Bakala : Ça ne serait pas vrai de dire que je pensais éventuellement à un impact quelconque. Au fait, j’ai toujours eu des objectifs bien précis : je quittais la RDC pour aller suivre mes études au Maroc où j’y ferai dix ans ; dont cinq ans d’études et cinq autres en expérience professionnelle. C'est pratiquement ce que j'ai fait avec une année de glissement [rire]. Le glissement est un peu familier chez nous. Donc j'ai finalement fait 11 ans. D’un autre côté, je m’étais toujours dit qu’un jour je créerai mon entreprise dans le secteur dans lequel je me sentais à l’aise en l’occurrence l'ingénierie du bâtiment.

Alors pour revenir à l'impact, s’il y a humblement un impact, c'est à vous de me le dire qu’il en existe réellement un sur la communauté. Il m’est impossible d’être l’observé et l’observateur. Pour ma part, je reste attaché à l’excellence, je suis donc un businessman qui veux faire correctement ce qu’il entreprend.

L'Entrevue Magazine : Le secteur du bâtiment et des fluides (MEP) en RDC comporte des défis uniques comme la logistique, les normes ou la main-d’œuvre. Quelle a été la réalité la plus brutale à laquelle vous avez dû faire face lors de vos premières années entrepreneuriales ?

Patrick Bakala : C’est assez péjoratif de parler de réalités brutales. Quand on est un entrepreneur, les défis représentent des challenges à surmonter. On ne peut pas être un entrepreneur et se la couler douce. Oui, il y a des hauts et des bas ; oui, il y a des difficultés particulières en RDC ; oui, on se plaint souvent et effectivement il y a matière à se plaindre. Mais dès lors que l’apprend à mettre de côté le négatif et de plutôt le prendre comme challenge, on en devient excellent à s’efforcer de les apprivoiser. Un ingénieur se définit comme étant une personne qui résout des problèmes. Donc, de par ma formation, mon ADN est de résoudre des problèmes.

Quant au défi logistique, nous le considérons comme un paramètres d’entrée dans tous nos projets. On importe encore beaucoup de matériaux aujourd’hui en RDC, un peu moins qu’il y a dix ans mais on importe encore beaucoup. C’est donc en fonction des projets, que nous décidons de ce que nous importons ou pas, à quel moment les importer mais bien évidement ceci est défini en phases études du projet.

L'Entrevue Magazine : Dans un marché où l’informel est encore fort présent, comment réussit-on à imposer une culture de la rigueur et des normes internationales sans sacrifier la compétitivité de son entreprise ?

Patrick Bakala : En un seul mot, c'est la valeur ajoutée. C'est-à-dire qu’après quelques années de réalisations, après avoir montré ce que nous sommes capable d’accomplir, la valeur ajoutée se révèle d’elle-même. La valeur ajoutée, c'est aussi du ressenti ! Par exemple, à l'intérieur d’un bâtiment fait par des professionnels, le ressenti est différent par rapport à un autre érigé par des acteurs dont l’approche l’est un peu moins. D'un autre côté, le fait d'être structuré, discipliné et professionnel vous permet de laisser les marchés casse-tête à l'informel et d'avoir des projets structurés et structurants qui ont un début et une fin bien déterminée.

"[...] le simple fait d'avoir un métier d'ingénieur du bâtiment et de connaître les normes font que les bâtiments que nous produisons permettent d'améliorer la qualité de vie des citoyennes et des citoyens."
L'Entrevue Magazine : L’entrepreneuriat en RDC est souvent une montagne russe. Quel mécanisme mental ou stratégique avez-vous mis en place pour garder le cap lors des périodes de vaches maigres ou d’instabilité du marché ?

Patrick Bakala : C’est le rôle de tout businessman, l’anticipation. Ça veut dire qu'il faut apprendre à avoir des tableaux de bord [rire]. Il faut apprendre à gérer, à planifier les projets, à planifier les facturations et surtout ne pas naviguer à vue. C’est en fonction de ça que vous avez une visibilité. La gestion est une part importante de la vie des ingénieurs.

L'Entrevue Magazine : Quelle est votre vision de la responsabilité d’un entrepreneur MEP dans la modernisation de nos villes et dans l’amélioration de la qualité de vie des Congolais ?
 
Patrick Bakala : C'est le challenge le plus important pour un entrepreneur en général et pour un ingénieur en particulier. Un entrepreneur offre un produit par rapport à une certaine forme de demande. Un ingénieur trouve des solutions à partir de certains problèmes. Alors le simple fait d'avoir un métier d'ingénieur du bâtiment et de connaître les normes, font que les bâtiments que nous produisons permettent d'améliorer la qualité de vie des citoyennes et des citoyens.

Vous est-il déjà arrivé d’entrer dans certains bâtiments où vous sentez qu'il y a des odeurs ? Pourtant, il y a des règles pour éviter cela. Ou que dans certains bureaux, l'éclairage vous fait mal aux yeux ou à la tête ? Tout simplement parce que les normes de niveau d'éclairement ne sont pas respectées. Connaître et appliquer les normes, c’est cette valeur ajoutée qui permet d'améliorer la qualité de vie des personnes qui nous sollicitent ; et ce, que ce soit dans le domaine résidentiel, tertiaire, hospitalier ou autre.

L'Entrevue Magazine : Vous êtes connu pour votre attachement aux racines culturelles et à l’excellence. Si vous deviez identifier une seule compétence « non technique » que les jeunes ingénieurs congolais doivent absolument acquérir pour réussir en affaires, laquelle serait-ce ?

Patrick Bakala : Aisément, on dirait la discipline, mais moi, j’opterai également pour la curiosité. Car il ne faut pas s'asseoir sur ses lauriers ou ses acquis. Un ingénieur apprend tous les jours. Et aujourd’hui, à l'ère du numérique, il est assez simple d'avoir accès à l'information. Donc, il ne faut vraiment pas se gêner d'aller chercher l'information.

Il faut être curieux. Cela vous permet vraiment d'avoir un esprit très ouvert et d’obtenir la capacité d'absorber beaucoup de choses durant toute votre vie. Et au fur et à mesure que l'expérience grandit, vous absorbez encore mieux les éléments. La curiosité, pour moi, est fondamentale.

L'Entrevue Magazine : Quel message souhaiteriez-vous laisser à un jeune de 20 ans qui hésite aujourd’hui à se lancer dans l’entrepreneuriat technique à Kinshasa ou en province ?

Patrick Bakala : Je lui dirais, si tu veux entreprendre vas-y. Cependant que ça ne soit pas simplement par effet de mode. Pas tout le monde est appelé à être entrepreneur, pour preuve quand tu entreprends, tu auras besoin de personnes qui, elles, vont faire peut-être carrière chez toi. Tu dois avoir l’ADN de l’entrepreneur. L’auteur Robert Greene parle des inclinations ; c'est-à-dire que vous devez avoir ce truc, cette fibre entrepreneuriale, pour vous lancer. Un entrepreneur, c'est un état d'esprit, c’est une façon de vivre, c'est une façon de vouloir faire des choses...

À 20 ans, je ne recommande à personne d'être entrepreneur. Ayez quand même un peu d'expérience ; c'est important. Surtout dans les domaines d'ingénierie, il est important d'avoir commencé et terminé au moins une fois dans sa vie un projet.

Il faut impérativement commencer un projet dès la signature du contrat jusqu'à la remise définitive des clés au client. Quand on a fait ça, je pense qu'on est capable de comprendre le métier d'ingénierie du bâtiment et de devenir un entrepreneur du domaine.

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