L'Entrevue Magazine : Le parcours entrepreneurial en RDC est un combat contre des pesanteurs systémiques. De vos observations sur la société congolaise, quelle est la réalité humaine ou sociologique la plus marquante qui, selon vous, freine l'émergence d'une classe de capitaines d'industrie capables de transformer nos ressources ?
Prof. Michel Bisa : Question pertinente et complexe. Sa réponse exige un peu plus de détails. La réalité sociologique la plus marquante qui freine l’émergence d’une véritable classe de capitaines d’industrie en RDC est ce que j’appelle « la culture de la survie au détriment de la culture de la projection et de la valorisation ». Pendant des décennies, notre économie est dominée par l’informel : près de 95% des entreprises évoluent encore hors du secteur formel et plus de 80% de la population active dépend de l’économie informelle. L’Etat n’a pas pu, su et/ou voulu organiser une politique de la population et de la production/valorisation des produits locaux et du génie scientifique congolais, y compris des autodidactes issus des milieux non académiciens. Dans ce contexte, beaucoup entreprennent pour survivre au quotidien, mais peu peuvent construire une vision industrielle de long terme.
Il y a aussi un véritable déficit de capital patient et de confiance collective dans les capacités locales. Nous avons des talents, des idées et des ressources, mais nous investissons encore trop peu dans la transformation locale, la transmission entrepreneuriale et la prise de risque productive. Trop souvent, la réussite est perçue dans le commerce rapide plutôt que dans la construction d’industries durables. Il faut enseigner à nos enfants aussi bien l’économie de la guerre que la guerre économique. La crise énergétique est aussi un gros handicap pour nos milieux ruraux. Cela limite la naissance d’entrepreneurs capables de penser en chaînes de valeur, en innovation et en souveraineté économique.
Le défi est donc aussi culturel. Il faut passer d’une logique de débrouillardise à une logique de bâtisseurs. Cela suppose de former une nouvelle génération d’entrepreneurs patriotes, capables de transformer nos matières premières en produits finis, nos idées en industries, et nos ressources en puissance nationale. C’est précisément la vision portée par l’Incubateur du Génie scientifique congolais (IGSC).
L'Entrevue Magazine : Pour que le "100% naturel" ne soit pas un luxe, il faut un modèle économique solide. Comment la commande publique ou la régulation de la grande distribution pourraient-elles imposer le produit local dans le panier de la ménagère sans sacrifier la rentabilité des producteurs ?
Prof. Michel Bisa : Pour que le « 100 % naturel » cesse d’être perçu comme un produit de niche ou de luxe, il faut construire un marché structuré et solvable, une véritable chaine nationale de valorisation du « made in DRC ». L’État peut jouer un rôle déterminant à travers la commande publique, en réservant par exemple une part des achats institutionnels, écoles, hôpitaux, armée, administrations, aux produits locaux transformés. Dans plusieurs pays, ce levier a permis de stabiliser la demande, de sécuriser les producteurs et de stimuler l’industrialisation locale.
La grande distribution peut également être régulée pour mieux intégrer le contenu local, à travers des quotas ou des incitations favorisant la présence des produits congolais dans les rayons. Aujourd’hui, alors que la RDC dépense encore plusieurs milliards de dollars par an en importations alimentaires, chaque substitution locale représente une opportunité économique majeure. Le défi n’est donc pas seulement de produire local, mais de garantir un accès durable au marché national et international pour les producteurs nationaux.
Enfin, la rentabilité des producteurs dépend de l’organisation de toute la chaîne de valeur : production, transformation, conservation, logistique, certification et commercialisation. Plus nous réduisons les intermédiaires et augmentons la valeur ajoutée locale, plus le produit naturel devient compétitif. Le vrai enjeu est donc de faire du « Made in Congo » non pas une exception, mais une norme économique et patriotique… Seule voie de l’indépendance véritable.
L'Entrevue Magazine : Pour un jeune diplômé souhaitant investir dans l'agro-industrie : quel est le "piège intellectuel" à éviter et quel socle mental est indispensable pour naviguer dans l'écosystème institutionnel congolais ?
Prof. Michel Bisa : Le premier piège intellectuel à éviter pour un jeune diplômé est de croire que l’entrepreneuriat commence par le financement. Beaucoup attendent un bailleur, un investisseur, l’Etat ou un programme extérieur avant d’agir. Or, le véritable point de départ, ce n’est pas l’argent : c’est le problème à résoudre (pour mettre fin à la faim, fin à la guerre, fin aux antivaleurs, fin au délabrement des infrastructures…), la valeur à créer et la capacité à innover avec les moyens disponibles, y compris à partir du cerveau seulement. Le financement vient plus facilement vers un projet structuré, un prototype attrayant que vers une simple idée.
Le second défi est mental. En RDC, entreprendre exige de la résilience stratégique. Notre écosystème institutionnel est complexe, parfois lent, souvent exigeant et trop miné par les vices et antivaleurs des générations corrompues et peu compétentes, moins innovantes qui décident sur les jeunes !!! Il faut donc développer un socle fait de patience, discipline, capacité d’adaptation, d’acharnement au travail avec résultats concrets et de persévérance, mais aussi, ouverture envers les ainés dignes, travailleurs ou des Institutions comme l’Incubateur du Génie Scientifique Congolais. L’entrepreneur congolais ne doit pas seulement être un porteur de projet ; il doit devenir un bâtisseur capable de naviguer entre administration, marché, innovation et partenariats.
Le bon état d’esprit est celui du créateur de solutions, pas du chercheur d’opportunités faciles. Dans l’agro-industrie, notre pays offre un potentiel immense : terres, climats, biodiversité, ressources en eau, marché intérieur de plus de 100 millions d’habitants qui doivent manger chaque jour et besoins énormes en transformation locale, des systèmes de conservation des produits à l’aide du courant ou sans courant électrique.
Ceux qui réussiront demain seront ceux qui comprendront que l’agriculture n’est pas un secteur de subsistance, mais un secteur stratégique d’industrialisation et de souveraineté économique.