L'Entrevue Magazine : Dans votre ouvrage, vous préconisez une militarisation de l’agriculture pour répondre au défi de la faim et de la dépendance aux importations. Si l’armée devient le premier agriculteur du pays, n’est-ce pas le signe que le secteur privé congolais a définitivement échoué à structurer une chaîne de valeur agro-industrielle viable ?
Didier Mumengi : Pas du tout ! Ce serait confondre la désorganisation historique de notre système productif avec l’échec des entrepreneurs congolais. Le problème n’est pas l’absence de volonté entrepreneuriale, mais l’insuffisante structuration de l’écosystème indispensable à la viabilité des investissements agro-pastoraux : infrastructures rurales délabrées, mécanisation rachitique, financement agricole insuffisant, compétences sous-valorisées, plateformes logistiques défaillantes, fiscalité peu propice à l’émergence de l’entrepreneuriat endogène et, surtout, déficit de confiance de l’État dans la capacité des entrepreneurs congolais à devenir de véritables capitaines de la transformation agro-industrielle intégrée.
La militarisation que je préconise est une doctrine de mobilisation productive nationale, fondée sur une discipline professionnelle de fer, une planification stratégique rigoureuse, une coordination opérationnelle sans faille et une accélération méthodique des capacités productives territoriales, notamment pour enrayer le dépeuplement rural. Elle ne vise pas à substituer l’armée aux entrepreneurs, mais à mobiliser la capacité organisatrice de l’État pour libérer le potentiel productif de la Nation.
Mon ambition n’est donc pas de faire de l’État le premier agriculteur du Congo, mais de mobiliser la Nation tout entière pour faire de la RDC une grande puissance agro-industrielle au cœur de l’Afrique. C’est dans cette perspective que je préconise la constitution d’un corps de Guerriers de la production agro-pastorale, engagé dans une mobilisation professionnalisante sous le drapeau, au service de l’accélération de la sécurité alimentaire.
Je ne veux pas d’un État qui remplace les producteurs, mais d’un État-major de la mobilisation productive qui donne à la Nation les moyens de produire, de transformer et de nourrir son peuple.
L'Entrevue Magazine : L’agro-business exige des investissements lourds et une vision à long terme. La défaillance de la production nationale est-elle due au manque d’audace de nos entrepreneurs et banques locales, ou le climat des affaires rend-il l’investissement agricole privé impossible sans la force de frappe logistique de l’État militaire ?
Didier Mumengi : Le problème est systémique : il ne relève ni exclusivement de l’audace entrepreneuriale ni exclusivement du comportement des banques. Aucun courage entrepreneurial ne peut durablement compenser l’absence d’infrastructures, de financements adaptés, d’équipements, de débouchés sécurisés et de chaînes de valeur intégrées.
C’est pourquoi je propose un Fonds Agro-Alimentaire Spécial, une politique de financement productif, un protectionnisme commercial incubatif, une industrialisation endogène volontariste et la constitution accélérée d’un patrimoine stratégique d’infrastructures rurales et logistiques. La Force Agro-Pastorale Nationale aurait pour mission d’articuler ces leviers au sein d’une architecture productive cohérente.
Il ne s’agit pas de choisir entre l’État et le marché, mais de mobiliser la puissance organisatrice de l’État pour rendre l’investissement privé viable, productif et compétitif. La discipline martiale doit accélérer la construction de l’écosystème agro-industriel, non se substituer durablement à l’initiative privée.
L’État doit déverrouiller les capacités productives ; les banques doivent financer leur expansion ; les entrepreneurs doivent transformer ces possibilités en richesses, en emplois et en souveraineté alimentaire.
"La militarisation de l’agriculture n’a pas vocation à militariser le marché ; elle vise à organiser méthodiquement la puissance productive de la Nation."
L'Entrevue Magazine : Le déploiement du Service National et de l’armée dans la production agricole à grande échelle risque de créer une concurrence asymétrique vis-à-vis des PME et des petits producteurs ruraux. Comment le secteur privé local peut-il survivre et prospérer face à un acteur d’État qui ne subit ni les mêmes coûts de main-d’œuvre ni les mêmes contraintes financières ?
Didier Mumengi : Cette préoccupation est légitime. Une politique de souveraineté alimentaire qui fragiliserait ses propres producteurs se contredirait elle-même. La militarisation de l’agriculture appelle une mobilisation publique d’exception pour résorber les défaillances structurelles du système productif, et non pour instaurer une concurrence asymétrique au détriment des PME, des coopératives et des exploitations familiales.
Je préconise des interactions productives dynamiques entre l’État, le secteur agricole privé et les coopératives agro-pastorales, selon une répartition stratégique des rôles : à l’État, la construction accélérée des infrastructures, la formation technique intensive et massive, la mécanisation fondée sur l’audace de la fabrication endogène des engins, outils et accessoires agro-pastoraux, l’organisation des territoires productifs et l’impulsion industrielle structurelle ; aux entrepreneurs, l’investissement volontariste, l’innovation autodéterminée, la transformation et la conquête des marchés ; aux producteurs, une insertion renforcée dans des chaînes de valeur performantes. Les activités commerciales directes des opérateurs publics doivent être encadrées par des règles transparentes, une séparation des fonctions et une évaluation régulière de leurs effets sur la concurrence.
La militarisation de l’agriculture n’a pas vocation à militariser le marché ; elle vise à organiser méthodiquement la puissance productive de la Nation. La Force Agro-Pastorale Nationale est conçue pour contribuer, à marche forcée, à l’émergence et à la consolidation d’un tissu dense de producteurs performants, de PME agro-industrielles viables et d’emplois productifs, plutôt qu’à la concentration de la production entre les mains de l’État.
Le véritable succès ne se mesurera donc pas à la domination des opérateurs publics, mais à la densité et à l’efficacité des interactions productives entre la puissance organisatrice de l’État et l’initiative des entrepreneurs privés. L’objectif est d’accroître, dans les meilleurs délais, la capacité de la RDC à nourrir durablement sa population, à transformer localement ses ressources et à libérer le potentiel de ses propres forces productives.
L'Entrevue Magazine : Plutôt que d’opposer la rigueur militaire à la recherche de profit du privé, votre concept envisage-t-il un modèle où l’armée sécuriserait et aménagerait les infrastructures (routes de desserte agricole, grands travaux) pour ensuite passer le relais aux entrepreneurs agro-industriels ?
Didier Mumengi : Absolument. C’est même l’un des ressorts opérationnels majeurs de ma doctrine. Je préconise la mobilisation du génie agro-pastoral et des Guerriers des Travaux publics pour constituer, manu militari, un patrimoine stratégique d’infrastructures : routes de desserte agricole, ouvrages hydrauliques, entrepôts, chaînes du froid, plateformes logistiques et équipements de transformation.
L’objectif est de désenclaver les territoires productifs, de réduire les coûts logistiques, de sécuriser les circuits d’approvisionnement et de rendre économiquement exploitables des potentialités aujourd’hui sous-valorisées. Ces investissements doivent favoriser l’intervention des entrepreneurs, des coopératives et des investisseurs agro-industriels, selon des modalités transparentes et économiquement viables.
Il ne s’agit cependant pas d’un simple transfert d’infrastructures. Il revient à l’état-major de la Force Agro-Pastorale Nationale d’aménager, sans délai, le terrain productif pour que l’initiative privée y déploie pleinement ses capacités d’investissement, d’innovation et de création de richesses. Cette intégration agroéconomique doit être soutenue par un ensemble cohérent d’instruments de souveraineté économique : le Patriotisme des dépôts bancaires, des incitations fiscales ciblées et temporaires en faveur des pionniers industriels, une fiscalité différentielle du capital favorable aux activités créatrices de capacités productives, des barrières douanières intelligentes et sélectives relevant d’un protectionnisme économique incubatif, la transformation de la commande publique en levier d’amorçage industriel, un Devoir de consommation patriotique encadré, ainsi que la connexion des ressources minières aux chaînes locales de transformation et de production.
L’ambition est de déclencher un cercle vertueux de souveraineté économique : l’épargne finance l’investissement ; l’investissement crée des capacités productives ; la protection incubative favorise leur émergence ; la commande publique et la consommation nationale soutiennent leurs débouchés ; la transformation locale des ressources minières élargit la base industrielle du pays.
"Le critère de réussite de la militarisation de l’agriculture sera précisément la capacité du secteur privé congolais à grandir, à investir et à prospérer dans un écosystème productif mieux organisé."
L'Entrevue Magazine : L’armée apporte la discipline, la rigueur et l’exécution rapide, des qualités souvent reprochées au secteur privé local dans sa gestion. Le recours aux forces armées est-il une critique explicite de l’incapacité du patronat et du management privé congolais à organiser des exploitations agricoles à grande échelle ?
Didier Mumengi : Non. Ma démarche est bien loin de tout procès du patronat congolais : elle pose le problème de l’organisation collective de notre puissance productive. Il serait intellectuellement réducteur d’attribuer la faiblesse de la production nationale à un déficit de discipline entrepreneuriale, alors que les acteurs économiques évoluent dans un environnement marqué par des contraintes structurelles considérables.
La discipline, la planification, la ponctualité, la coordination et l’obligation de résultats ne sont pas des propriétés exclusives de l’institution militaire : ce sont des exigences universelles de toute organisation productive performante. Je propose de mobiliser les capacités de planification et d’exécution propres à une organisation de type martial pour accélérer la levée des obstacles qui entravent notre appareil productif.
Ma doctrine entend également valoriser les compétences, professionnaliser massivement les métiers agro-pastoraux, consacrer le principe de la bonne personne à la bonne place et combattre la sous-utilisation du capital humain.
Militariser l’agriculture n’a nullement pour vocation de disqualifier le secteur privé congolais. Bien au contraire, la Force Agro-Pastorale Nationale doit contribuer à mettre à la disposition des entrepreneurs un écosystème structuré, des infrastructures adaptées, des mécanismes de financement accessibles et des conditions favorables au changement d’échelle. La mobilisation publique doit ainsi permettre au talent entrepreneurial congolais d’exprimer pleinement son potentiel.
L'Entrevue Magazine : Pour les acteurs de l’écosystème entrepreneurial qui nous lisent : la militarisation de l’agriculture doit-elle être considérée comme un régime de transition temporaire, le temps de réveiller le marché, ou s’agit-il d’une doctrine économique permanente qui marginalisera durablement le privé dans le secteur primaire ?
Didier Mumengi : La militarisation de l’agriculture est une doctrine de mobilisation nationale exceptionnelle, et non un projet de marginalisation permanente de l’entreprise privée. Sa vocation est de provoquer un changement d’échelle productif, de résorber les déficits structurels et de construire les capacités qui permettront à l’économie agroalimentaire congolaise de fonctionner avec davantage d’autonomie, de compétitivité et d’efficacité.
Certaines fonctions publiques - planification stratégique, formation, infrastructures, renseignement économique, mécanisation mutualisée et soutien aux territoires productifs - ont vocation à s’inscrire dans la durée. En revanche, les modalités exceptionnelles de mobilisation et les interventions publiques directes dans la production commerciale doivent être régulièrement évaluées et adaptées à mesure que les capacités privées se consolident.
Je ne propose donc ni un retrait mécanique de l’État après une échéance prédéterminée, ni son installation durable comme producteur dominant. Je préconise une complémentarité évolutive entre puissance publique et initiative privée, fondée sur les résultats, la transparence et le développement des capacités nationales.
Le critère de réussite de la militarisation de l’agriculture sera précisément la capacité du secteur privé congolais à grandir, à investir et à prospérer dans un écosystème productif mieux organisé. Si nos entrepreneurs, nos coopératives et nos industries agroalimentaires parviennent à produire à grande échelle, à transformer localement et à contribuer durablement à la sécurité alimentaire, alors Militariser l’agriculture aura rempli sa mission : non pas dominer l’économie, mais libérer la puissance productive de toutes les forces entrepreneuriales de la Nation.
Par La Rédaction





