Qu'en dit l'expert

Croissance des investissements dans le domaine des BTP en RDC : Quelle part pour les ingénieurs locaux ?

Résolument engagé dans une perspective d’émergence depuis le début des années 2000, la République Démocratique du Congo entend par s’affirmer en tant que nation prospère, s’investir massivement dans la construction des grands édifices et autres bâtiments modernes d’intérêts communautaires. De quoi chercher à soigner l’image du pays, longtemps entachée par une caricature d’insalubrité, d’immondices et bien d’autres. Ainsi face à ce bras tendu, des milieux d’investisseurs tant nationaux qu’expatriés trouvent en RDC une aubaine pour pouvoir fructifier leurs affaires en misant sur le secteur immobilier. Toutefois, une enquête intrigante faite par notre rédaction révèle un fossé profond entre les ingénieurs locaux et ceux de l’extérieur ayant part au marché des Bâtiments et des Travaux publics (BTP). Ceux de l’extérieur étant plus privilégiés… Suite à ce, une question censée se pose : Que reproche-t-on aux experts et ingénieurs locaux ? Une question ambiguë à laquelle seul(e) une personne de ce domaine peut y répondre. Et c’est pour cela que pour y remédier, nous avons convié pour ce nouvel épisode de QDX, Karine Esambo : Architecte et Enseignante à l’Institut Supérieur d’Architecture et d’Urbanisme (ISAU). Avec elle, nous espérons trouver la réponse à laquelle sont confrontés plusieurs congolais. Alors ne ratez rien de cette interview magnifique. A vos pages, prêts, lisons !

Karine Esambo, Architecte et Consultante en BTP
Karine Esambo, Architecte et Consultante en BTP
Cliver Bosoki : Faites-nous une brève description de vous.

Karine Esambo : Je suis Karine Esambo, architecte diplômée et enseignante à l’Institut Supérieur d’Architecture et d’Urbanisme. Mon parcours professionnel se distingue par un engagement profond envers la conception architecturale, la transmission du savoir et une inextinguible curiosité pour l’exploration. En tant qu’architecte, cette approche est intrinsèquement liée à la réalité.

J’ai eu le privilège de concevoir et de mener à bien la construction de multiples maisons unifamiliales, autant que des projets qui témoignent de ma capacité à transformer les visions de mes clients en espaces de vie concrets et fonctionnels.

Actuellement, je suis pleinement investie dans un projet d’envergure : la construction d’une clinique, incluant une cave, qui illustre ma compétence à gérer des complexes et aux exigences techniques pointues. Cette expérience pratique enrichit continuellement ma perspective architecturale.

Cliver Bosoki : Expliquez-nous votre passion pour le domaine des bâtiments et des travaux publics (BTP).

Karine Esambo : En tant qu’architecte, je suis passionné par la transformation de l’espace et la création des environnements qui améliorent la vie des gens. J’aime l’idée de concevoir des bâtiments qui, non seulement répondent à des besoins fonctionnels, sont aussi beaux et durables.

Chaque projet est une occasion de résoudre des problèmes complexes et de trouver des solutions créatives. J’apprécie les défis de travailler avec les différents matériaux, de jouer avec la lumière et les formes ainsi que de collaborer avec d’autres professionnels pour donner vie à une vision.

Et parallèlement à mon activité de conception, je suis aussi passionnée par le partage de mes connaissances en tant qu’enseignante à l’Institut Supérieur d’Architecture, ISAU. J’ai à cœur de former les futurs professionnels de cette discipline en cultivant leur créativité et en leur fournissant les outils nécessaires pour exceller dans ce domaine exigeant et en constante évolution. Et c’est par ce souci que je suis aussi présentatrice de deux émissions sur la chaîne YouTube KAARA ARCHITECTE : ‘le Grand Oral’ et ‘la Magie de l’espace en architecture.’
"Les projets en BTP sont exposés à de nombreux risques comme des retards dus aux circonstances météorologiques, aux problèmes d'approvisionnements, aux erreurs de conception, aux litiges contractuels, aux accidents de travail, etc."

Cliver Bosoki : Entreprendre dans le BTP, est-ce possible ? Si oui, qu’est-ce qui en fait un contexte à part ?

Karine Esambo : Absolument ! Entreprendre dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP) est non seulement possible, mais c’est aussi un domaine dynamique, avec ses propres caractéristiques distinctes.

Plusieurs éléments confèrent au secteur du BTP un caractère unique en matière d’entrepreneuriat. Il y a :
  • le cycle de vie des projets longs et complexes : contrairement à de nombreux autres secteurs, les projets en BTP s’étendent souvent sur des mois, voire des années. Et cela impliquent une planification minutieuse, une coordination complexe de multiples intervenants comme architectes, ingénieurs, sous-traitants, fournisseurs et clients. A cela s’ajoute une gestion rigoureuse des délais et du budget sur une longue période.
  • l’importance du capital initial et de flux de la trésorerie : le BTP nécessite souvent des investissements initiaux importants en matériel, en personnel et en fonds d’avancement des travaux.
  • Risques et incertitudes élevés : les projets en BTP sont exposés à de nombreux risques comme des retards dus aux circonstances météorologiques, aux problèmes d’approvisionnements, aux erreurs de conception, aux litiges contractuels, aux accidents de travail, etc. Et la gestion de ces risques est un élément essentiel pour un entrepreneur dans ce secteur.
  • Cadre règlementaire et normatif strict : le BTP est soumis à des réglementations de sécurité , des normes de construction, des permis et des assurances spécifiques qui peuvent varier considérablement selon les régions et les dépendances des conditions économique et politique, car en effet, l’activité du BTP est fortement influencée par la conjoncture économique et politique d’un gouvernement en matière d’aménagement du territoire et d’infrastructures.
  • Gestion d’une main-d’oeuvre variée et souvent temporaire : les entreprises en BTP gèrent une main-d’oeuvre diverse allant des ouvriers spécialisés aux architectes, ingénieurs et ne font souvent appel à des travailleurs temporaires ou à des sous-traitants que pour des phases spécifiques du projet.
  • Importance de la logistique et de la gestion des matériaux : l’acheminement, le stockage et la gestion des matériaux de construction (souvent volumineux et coûteux) représentent un défi logistique majeur et ont un impact direct sur le coût et le délai des projets.
  • Nécessité des compétences techniques pointues : la réussite dans le BTP repose sur une expertise et technique solide en matière de construction, de génie civil, de gestion de projet, de sécurité, etc.
  • Intensité capitalistique : l’acquisition et la maintenance du matériel (engins de chantier, camions et outils spécifiques), représentent un investissement considérable.
  • Marché fragmenté : le secteur du BTP est souvent composé d’un grand nombre de petites et moyennes entreprises (PME) locales, aux côtés de quelques grandes entreprises nationales et internationales.

Sur ce, la concurrence est parfois très rude.

Cliver Bosoki : Le One Trade Center à New York rappelle l’architecture occidentale. Le Burj Al Arab de Dubai s’inspire de leurs origines de pêcheurs de perle (bateau à voile) au bord de la mer. Le Vanke Emerauld Park, bien que d’apparence très moderne, s’inspire des espaces traditionnels chinois. Pourquoi notre culture, riche à souhait, n’inspire-t-elle pas nos architectes ?

Karine Esambo : C’est une excellente et pertinente question ! En effet, la richesse et la diversité de la culture congolaise offrent un terreau d’inspiration fertile pour l’architecture. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette absence de visibilité dans les réalisations architecturales contemporaines en RDC. Nous avons :
  • L’héritage colonial et influences occidentale persistantes.
  • Le manque de valorisation et de la promotion de l’architecture vernaculaire, c’est-à-dire que l’architecture traditionnelle congolaise avec ses matériaux locaux, ses techniques de construction adaptées au climat et ses formes inspirées des modes de vie et des croyances locales ne sont pas suffisamment étudiée et valorisée dans le cursus d’architecture et auprès du public.
  • Formation des architectes, généralement orientés que vers les modèles internationaux.
  • Pression économique et contrainte budgétaire, c’est-à-dire que les projets de construction sont souvent soumis à des défis budgétaires importants qui conduisent à privilégier des solutions standardisées et des matériaux importés perçus comme plus économiques et plus faciles à manoeuvrer, au détriment des solutions plus créatives et ancrées dans la culture locale.
  • Manque de commanditaires sensibilisés et ouverts à l’innovation culturelle.
  • Difficultés à traduire l’abstraction culturelle en forme architecturale concrète.

Et pour encourager une architecture plus ancrée dans la culture congolaise, il serait bénéfique de :
  • Renforcer l’enseignement et la recherche sur l’architecture vernaculaire et les arts congolais dans les écoles d’architecture.
  • Sensibiliser les commanditaires et le grand public à la valeur de l’intégration culturelle dans ce secteur.
  • Soutenir et promouvoir les initiatives allant dans ce sens.
  • Encourager les échanges et collaborations entre architectes, artistes et artisans congolais.
  • Développer un discours critique et une reconnaissance de l’architecture congolaise contemporaine qui intègre sa culture.

Le potentiel est immense et l’architecture congolaise pourrait puiser dans la richesse de ses motifs, de ses matériaux et ses techniques traditionnelles, ses cosmogonies et son mode de vie pour créer des espaces uniques, fonctionnels et profondément enracinés dans la culture congolaise.
"Le gouvernement congolais a mis en place des politiques visant à développer les infrastructures, reconnaissant leur rôle crucial dans la croissance économique et l'amélioration des conditions de vie."

Cliver Bosoki : En 2024, le BTP a généré plus de 24 milliards de Dollars en RDC en termes d’acquisitions foncières, des infrastructures et de construction et a créé près de 600 000 emplois directs et indirects. Comment expliquez-vous cette dynamique de transformation impressionnante ?

Karine Esambo : Ceci peut s’expliquer par une combinaison des facteurs interdépendants. Nous avons :
  • Forte demande en infrastructure : la RDC accuse un déficit infrastructurel considérable dans divers domaines tels que le transport (routes, ponts, aéroports), le logement, l’éducation, la santé et l’énergie. Cette demande latente, exacerbée par la croissance démographique et le besoin de développement économique a stimulé les investissements et les projets de construction.
  • Initiative gouvernementale et politiques publiques : le gouvernement congolais a mis en place des politiques visant à développer les infrastructures, reconnaissant leur rôle crucial dans la croissance économique et l’amélioration des conditions de vie. Des projets structurants ont été lancés et améliorés en 2024, attirant ainsi les investissements nationaux et internationaux.
  • Investissement étrangers et partenariats : la RDC est devenue une destination de plus en plus attractive pour les investisseurs étrangers en BTP. Des partenariats public-privé (PPP) et des accords bilatéraux ont permis de mobiliser des financements importants pour des projets d’envergure.
  • Exploitation des ressources naturelles et croissance économique : les revenus générés par l’exploitation des ressources naturelles, bien que représentant un défi en termes de diversification économique, ont pu être partiellement réinvestis dans le développement des infrastructures alimentant ainsi l’activité du BTP. La croissance économique globale du pays en 2024 a également contribué à cette dynamique.
  • Urbanisation croissante : l’exode rural et la croissance rapide des villes congolaises ont engendré une forte demande en logement, bâtiments commerciaux et infrastructures urbaines.
  • Développement du secteur privé : l’émergence et la croissance des entreprises congolaises dans ce secteur aux côtés des acteurs internationaux ont renforcés les capacités locales en matière de construction et ingénierie.
  • Stabilité politique relative : bien que fragile par moment, une certaine stabilité politique a pu créer un environnement plus propice aux investissements et à la mise en oeuvre des projets de développement.
  • Création d’emplois : l’accent mis sur la création d’emplois a pu favoriser le soutien par l’Etat aux projets du BTP.

Bref globalement parlant, cette dynamique de transformation en 2024 témoigne d’un élan important dans le secteur du BTP en RDC ; ce qui est potentiellement porteur de développement économique et social pour le pays.

Cliver Bosoki : Contrairement à certains pays africains comme l’Afrique du Sud, l’Egypte ou le Maroc, en RDC on constate que le marché des grands travaux est plus confié généralement aux experts et ingénieurs étrangers. Quelle est votre appréhension par rapport à cela ?

Karine Esambo : Contrairement à certains pays africains, la forte présence d’experts et d’ingénieurs étrangers dans le secteur des grands travaux en RDC peut refléter un déficit temporaire de certaines expertises et techniques locales très pointues. Ou par ailleurs, cela symbolise tout simplement un manque d’entreprises congolaises ayant la taille et l’expérience requises pour des projets d’envergure peut-être…

Cependant, cette situation soulève des questions importantes quant au renforcement des capacités locales, au transfert des compétences et à la nécessité de favoriser l’émergence d’une expertise congolaise solide dans ce domaine crucial pour l’avancée du pays. Il est essentiel d’investir dans la formation, l’éducation et le soutien aux entreprises locales pour une plus grande participation congolaise à l’avenir. 

Cliver Bosoki : Pensez-vous que les bureaux d’études et autres cabinets locaux ont du mal à trouver leur place dans ce secteur qui ne dort jamais ?

Karine Esambo : Oui, je pense que ces derniers peuvent rencontrer des difficultés à s’imposer pleinement dans ce secteur ici en RDC.
Et plusieurs facteurs peuvent expliquer cela ; il s’agit notamment du manque d’expérience et de références sur des projets d’envergures, capacités techniques et financières limitées, concurrence internationale forte (ou très forte), accès aux garanties et financements limités, défis administratifs et réglementaires, faible culture de collaboration et de groupement, etc. 

Cliver Bosoki : Pensez-vous que l’Etat congolais offre suffisamment de chance aux experts et ingénieurs locaux pour se faire valoir ?

Karine Esambo : Oui, je pense que l’Etat congolais pourrait faire davantage pour offrir des opportunités aux experts et ingénieurs locaux. Bien qu’il y ait une volonté affichée de promouvoir l’expertise nationale, la prédominance des acteurs étrangers dans les grands projets suggère que les opportunités ne sont pas encore optimales. Et plusieurs facteurs peuvent expliquer cela.

Il s’agit notamment de :
  • Critères d’appel d’offres : les critères peuvent parfois favoriser des entreprises ayant une envergure de référence internationales, désavantageant de facto les acteurs locaux moins expérimentés sur des projets similaires.
  • Manque de préférence nationale explicite : Une politique de préférence nationale plus affirmée dans l’attribution des marchés pourrait créer davantage d’opportunités pour les congolais.
  • Nécessité de renforcer les capacités locales : Bien que ce soit un investissement à long terme, un soutien accru à la formation et au développement des compétences locales est crucial pour une plus grande participation future.
  • Financements et garanties : l’accès au financement et aux garanties pour les bureaux d’études et entreprises locaux peut être plus difficile, limitant leur capacité à soumissionner à des grands projets.
"...rappelons-nous que chaque expertise locale mobilisée et chaque talent congolais valorisé sont des briques essentielles à l'édifice d'un avenir plus prospère et résilient."

Cliver Bosoki : En ce moment où le pays fait face à des catastrophes naturelles engendrées par des pluies diluviennes et torrentielles, l’idée de reconstruction de certaines zones urbaines se fait parler de plus en plus. Voyez-vous là une opportunité pour les experts de se positionner sur le marché suite à leur connaissance du terrain ?

Karine Esambo : Oui, absolument. La reconstruction suite aux catastrophes naturelles offre une opportunité cruciale pour les ingénieurs locaux de valoriser leur connaissance du terrain suites aux spécificités locales et défis contextuels. Ainsi, leur expertise est essentielle pour des solutions de reconstruction adaptées et durables. 

Cliver Bosoki : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un investisseur qui veut travailler avec un ingénieur (expert) local ?

Karine Esambo : A un investisseur qui voudrait travailler avec un architecte local, je dirai de mener une diligence raisonnable et approfondie en vérifiant les qualifications, l’expérience, les références et la réputation de l’ingénieur ou bureau d’étude ; clarifier les attentes et les objectifs vis-à-vis de l’architecte ; établir une communication régulière et ouverte ; comprendre le contexte local ; valoriser l’expertise local ; être patient et flexible ; respecter les lois et réglementations locales et aussi prévoir des mécanismes de résolution des différents. 

Cliver Bosoki : Votre mot de la fin.

Karine Esambo : Alors que les fondations de demain se dessinent, rappelons-nous que chaque expertise locale mobilisée et chaque talent congolais valorisé sont des briques essentielles à l’édifice d’un avenir plus prospère et résilient. Des défis colossaux aux opportunités grandissantes, le génie congolais est une force vive qui ne demande qu’à s’exprimer pleinement.

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