Qu'en dit l'expert

Kinshasa : Gestion des déchets et assainissement

Entre indignation et optimisme lucide, Laurianne Kamuyi, figure montante de l’expertise environnementale avec Belkin Services, analyse pour nous la crise de l’assainissement à Kinshasa. Pour elle, la solution ne viendra pas d’un « miracle » politique, mais d’un système intégré reliant loi, investissements et responsabilité citoyenne. À l’heure où l’on parle de transformer nos déchets en richesse, elle nous rappelle que la salubrité est le socle de tout développement. Rencontre avec une experte qui veut transformer notre regard sur ce que nous jetons.

Laurianne Kamuyi, Associée chez Belkin Services
Laurianne Kamuyi, Associée chez Belkin Services
L'Entrevue Magazine : Laurianne, au cours de vos récentes descentes dans les quartiers périphériques ou le long de rivières comme la Kalamu, quelle est l'image d'insalubrité qui vous a le plus révoltée et qui symbolise pour vous l'urgence d'agir ?

Laurianne Kamuyi : L’urgence d’agir s’inspire déjà devant nos parcelles! Les rivières et les cours d’eaux sont des victimes de nos modes de vie. Nous étouffons les caniveaux avec nos déchets, nous ne prenons jamais délibérément soin des devantures de nos maisons, nos rues ressemblent à des tunnels d’arrière-cuisine, et c’est sans parler de notre hygiène publique collective!

L’image d’insalubrité n’est plus image d’insalubrité tellement nous l’avions adopté. Je suis révoltée par la mauvaise hygiène de Kinshasa, de la légèreté des mœurs concernant la question des déchets, et ce laisser-aller qui met en péril l’avenir écologique de la Ville. Bref, toutes mes descentes dans les zones périphériques en général m’inspirent, en sus de la révolte, l’envie de continuer les initiatives de BELKIN Services.

"Les failles ne sont pas dans la volonté politique des slogans, elles sont dans la volonté politique de restructuration, donc d'actions."
L'Entrevue Magazine : On observe que chaque curage est suivi, à la première pluie, d’un nouvel engorgement massif. Selon vos observations, le Kinois jette-t-il ses déchets par “incivisme” ou est-ce simplement parce que la ville n’offre aucune alternative de collecte de proximités ?

Laurianne Kamuyi : C’est de l’incivisme. Je dirais même de la mauvaise conscience collective. Dans les villages, il n’existe pas de poubelles publiques et sûrement pas de caniveaux pour drainer les eaux usées, mais les villageois tiennent mieux leurs milieux de vie que les habitants des villes. Chaque case ou maison traditionnelle est conçue avec une petite cour entretenue, ainsi que des latrines primitives entretenues de sorte à contribuer au compostage parcellaire.

Ceci pour expliquer que le Kinois n’a pas vraiment les « bonnes » raisons de son incivisme d’autant plus que les Lois existent. Quoique la faille soit dans la gestion publique proprement des déchets urbains, rien ne justifie le détachement dangereux du Kinois en matière de salubrité public.

Dans l’ordre de cette mauvaise gestion publique, en effet, curer les points de drainage d’eaux et ne pas se donner les moyens matériels de les évacuer sans trop de délais, entre complètement en défaveur de l’investissement car non seulement les matières recyclées polluent à l’air libre, mais fragilisent de plus belle les caniveaux lorsqu’elles font leur retour dedans. Cette situation dénote souvent de la mauvaise coordination d’activités.

"Dans toutes les villes modernes, c'est le secteur privé qui s'occupe de la gestion des déchets."
L'Entrevue Magazine : De Kin Bopeto aux initiatives actuelles, on sent une volonté politique mais peu de résultats durables. Concrètement, sur le terrain, où se situe la faille : est-ce le manque de camions, l’absence de sites de transfert ou le manque de suivi des brigades de salubrité ?

Laurianne Kamuyi : Les failles ne sont pas dans la volonté politique des slogans, elles sont dans la volonté politique de restructuration, donc d’actions. Il faut construire un Système Intégré de Gestion des Déchets, sinon c’est du pipo !

La grande lacune c’est la Loi. Je parle de la régulation : Politique Nationale de Gestion des déchets. Elle doit être spécifique et rédigée relativement aux contextes actuels et désigner les acteurs de la chaîne de la gestion intégrée des déchets, afin de donner à chacun ses missions et ses résultats attendus, ainsi que de positionner les investissements du secteur.

La deuxième lacune : les investissements. Il faut importer, pour le bien des infrastructures de base, une expertise internationale qui peut encadrer, soutenir et faire fonctionner le système dans son entièreté. Des garanties sont attendues en contrepartie, la question n’est pas aisée.

Enfin, la formalisation. Qui fait quoi ? Qui devrait faire quoi ? Comment doivent faire ceux qui font ? Qui répond à qui ? Que doit-on faire ? Un Centre d’enfouissement ou de revalorisation, un site de transfert, une décharge de transit, un collecteur public, un éboueur, un transporteur des déchets, une industrie de recyclage, une « brigade» de salubrité… QUI, QUOI, OÙ, QUAND et COMMENT? Les questions de formalisation du secteur sont au centre de l’organisation même des intervenants de la longue chaîne de valeur de l’industrie du déchet. Ce terme « industrie du déchet » je l’utilise depuis ma formation en Inde en 2022, dans la ville d’Hyderbad où j’ai étudié la rudologie (science des déchets) ; ça exprime l’intensité et l’importance du déchet car celui-ci est une matière économique très négligée dans notre pays. Tout est relié : Loi - Réglementations Municipales - Investissements - Formalisation - Plan intégré - Gestion par les intervenants (ménages, communautés, sociétés).

Un pousse-pousseur ne collectera pas les déchets d’un centre médical, une moto tricycle n’évacuera pas les déchets d’un hôtel, un camion benne ne prendra pas les déchets de porte à porte auprès des ménages, un recycleur de plastique n’achètera pas le déchet en métal, un ménage ne sait vendre son déchet sans arbitrage public, une industrie de recyclage doit savoir où acheter ou se procurer le type de déchets qu’il souhaite, les produits recyclés doivent avoir des débouchés locaux sinon l’ambition de l’innovation ne portera pas ses fruits en RDC. Cet ensemble de chose ne dépend pas que d’un slogan ; voyez-vous ?

L'Entrevue Magazine : On parle beaucoup du plan de 500 millions $ et du retour d’entreprises comme Averda. Pensez-vous qu’un partenariat entre la ville de Kinshasa et le secteur privé soit la solution miracle pour professionnaliser la collecte et créer une véritable chaîne de valeur ?

Laurianne Kamuyi : Je viens d’en parler dans ma réponse précédente: il faut un Tout. La solution miracle serait que le Kinois prenne désormais ses responsabilités et s’organise en amont à partir de chaque quartier, afin de pousser l’Etat à suivre le pas. Une, deux, trois Communes qui garantissent correctement leurs propres gestion des déchets représentent déjà un gros investissement à la solution.

Dans toutes les villes modernes, c’est le secteur privé qui s’occupe de la gestion des déchets. L’Etat appuie par des mécanismes qui réglementent et facilitent cette gestion. L’Etat ne viendra pas prendre vos déchets chez vous, ce sera une entreprise privée, agréée pour servir cette cause. Un privé qui investit des millions exigera aussi beaucoup de l’Etat.

C’est une très bonne chose que Kinshasa sache capter 500 millions! Ça explique combien le projet est non seulement énorme en termes de coûts, mais aussi combien il serait capable de créer de l’emploi et soutenir les initiatives locales qui ont besoin de mise à l’échelle. On parle de chaîne de valeurs, l’investissement doit être conséquent.

"Il n'y a pas de préférence pour les marchés étrangers, c'est aux locaux de rassurer tout simplement."
L'Entrevue Magazine : Croyez-vous au potentiel des jeunes entrepreneurs kinois qui veulent transformer le plastique en pavés ou le biodégradable en engrais ? Comment la ville peut-elle les soutenir au lieu de les laisser évoluer dans l’informel ou encore au lieu de marquer une « préférence » pour des partenaires étrangers ?

Laurianne Kamuyi : Il n’y a pas de préférence pour les marchés étrangers, c’est aux locaux de rassurer tout simplement. Très souvent, nous avons de bonnes initiatives mais par manque de moyens conséquents nous ne grandissons pas assez pour gagner les marchés à des niveaux élevés. Combien d’usines congolaises de production de pavés sont capables de certifier leurs produits recyclés dans les normes acceptables par l’OVD et de produire même un échantillon pour le pavage d’1km de route (2 sur 2 bandes)? Combien de producteurs d’engrais ont-ils collaboré déjà avec les projets du Gouvernement pour démontrer de leur capacité?

Tout le monde veut qu’on reconnaisse son produit, son service mais peu savent palper les exigences requis pour les marchés de grande envergure. Il faut donc accepter de se faire accompagner, de gagner en expérience même avec les privés étrangers qui viennent. Il faut cerner son créneau, bien segmenter sa clientèle, quitter le secteur informel pas seulement en payant un agrément ou une autorisation de fonctionner mais aussi répondre aux obligations fiscales, se doter des moyens d’améliorer ses relations avec l’Etat tant soit peu.

Un local représente toujours une opportunité pour une firme étrangère qui a collaboré avec l’Etat. C’est avec les locaux que ces firmes fonctionnent, elles ne déplacent pas tout leur personnel au pays, donc en matière de professionnels du secteur, les locaux sont sollicités. Considérons cela comme des opportunités de transfert de compétences, car les contrats prennent fin à X temps et l’idéal c’est la continuité par l’expertise locale.

L'Entrevue Magazine : Si les nouvelles promesses de “Kinshasa zéro bouteille plastique” ne se traduisent pas par des rues propres d’ici fin 2026, quelle forme de pression ou de “contrôle citoyen” préconisez-vous pour que les autorités et les partenaires privés rendent des comptes ?

Laurianne Kamuyi : [Rires] Vous voulez me voir en prison ?! Non, je ne me positionne pas comme une instigatrice à la révolte et à la pression populaire, tant que je sais que l’Etat n’est pas 100% responsable de la pollution plastique dans cette Ville.

La bouteille n’a pas de jambes, comment fait-elle pour se retrouver chaque jour dans la rue? On devrait considérer « Kinshasa Zéro Plastique » comme un travail gagnant-gagnant : l’Etat FAIT QUOI? Et Nous nous FAISONS QUOI? Ce rapport de redevabilité commune nous aiderait enfin à savoir quand et comment nous révolter.

La Constitution de la RDC, dans son article Article 53 dit: « Toute personne a droit à un environnement sain et propice à son épanouissement intégral. Elle a le devoir de le défendre. L’Etat veille à la protection de l’environnement et à la santé des populations. ». Ceci dit, si l’on doit respecter la Constitution, établissons clairement les moyens, les rôles, les attentes de chacun. La Ville a le monopole de la Loi, du pouvoir et des moyens. Ce serait idéal si, en lieu et place des slogans, la Ville produisait des résultats favorables à Tous.

L'Entrevue Magazine : Laurianne Kamuyi, votre mot de la fin au vue du sujet abordé.

Laurianne Kamuyi : Je vous remercie de l’opportunité accordée à BELKIN Services à travers votre tribune. Nous restons optimistes pour Kinshasa, même si les choses tardent à se concrétiser, nous sommes sûrs de continuer d’oeuvrer pour notre pays, notre Ville. Les déchets, la salubrité, l’hygiène publique, l’éco-reponsabilité, sont des notions essentielles. Elles conditionnent la santé, le civisme, l’éducation, le tourisme, l’économie, le climat, les infrastructures, l’industrie, le commerce, la recherche scientifique et l’environnement. Ce sont des notions capitales pour le développement.

Merci de nous avoir donné le plaisir de partager ce sujet passionnant. J’en profite pour saluer le travail remarquable des opérateurs du secteur des déchets, formels et informels. Malgré tout, nous ne baissons pas les bras, et nous continuons d’avancer. Merci à l’équipe de la rédaction de l’Entrevue Magazine. Je vous souhaite bon vent. Puissiez-vous aller plus haut !

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