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Deborah K. Makuma : "Je réponds par l'action, tout simplement !"

"On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées". Disait Hippolyte Taine : Philosophe, historien et critique littéraire français du 19ème siècle. Et deux cents ans plus tard, cette philosophie semble trouver tout son sens au sein des diasporas africaines ; car, en effet, à ce jour, celles-ci constituent une part active du développement communautaire dans leurs pays d’accueil. Toutefois, Ils sont beaucoup à être parti de chez eux et à avoir entrepris dans un pays étranger... et qui sait, à l’image d’Elon Musk, d’Omar Sy ou encore de Mutombo Dikembe, Deborah Makuma, deviendra-t-elle la prochaine fierté africaine au pays de l’oncle Sam (USA) ? Seul le temps nous le dira. Pour l’heure, découvrez avec nous cette interview passionnante d’une épouse et mère de famille de l’Etat d’Arizona pour qui, à l’en croire, l’attrait pour l’Or noir demeure généalogique. Genèse, famille, entrepreneuriat, hauts et bas ; lisons ensemble cet échange extraordinaire ! A vos pages, prêts, lisons !

Deborah K. Makuma, Fondatrice de Kanfuela Kaffé
Deborah K. Makuma, Fondatrice de Kanfuela Kaffé
"J’ai choisi le nom Kanfuela parce que je me sentais connectée à ce mot et que je voulais le maintenir "en vie."

L’Entrevue Magazine : Quelles sont les caractéristiques d’un bon café ?

Deborah K. Makuma : Pour moi, un bon café, et c’est exactement ce que Kanfuela s’efforce d’offrir ; c’est avant tout un café de spécialité. Ça veut dire qu’il est cultivé avec un soin incroyable, récolté à la main, et traité méticuleusement. Il doit être parfaitement traçable, venir de sources éthiques, et souvent, il est biologique. Un bon café, c’est une saveur riche et équilibrée, avec des arômes distincts et complexes qui reflètent vraiment son terroir.

En gros, il doit offrir une expérience gustative exceptionnelle, de la première fois que vous le sentez à la dernière gorgée.

L’Entrevue Magazine : Kanfuela raisonne comme le titre d’une belle histoire. Pouvez-vous nous la raconter ?

Deborah K. Makuma : Absolument ! L’histoire de Kanfuela est profondément enracinée dans mon héritage, mais aussi dans ma passion grandissante pour le café, et une série de moments clés qui ont tout changé.

Pendant des décennies, ma famille, en particulier mes grands-parents, cultivait du café le long de la rivière Lubilanji (aujourd’hui appelée Sankuru) à Kamweka, dans le Katanga, au sud de la République Démocratique du Congo. Mon père, lui, buvait religieusement son café chaque matin. Étant née en France, c’est de là qu’il le faisait toujours venir, même après notre déménagement en Amérique, car il n’aimait tout simplement pas le goût du café d’ici.

J’ai toujours voulu travailler dans le café et j’étais passionnée par cet univers. Un voyage à Seattle en 2014 m’a fait tomber éperdument amoureuse du café de spécialité. Plus tard, en 2021, fatiguée de ne pas trouver de “bon” café, j’ai assisté à une cérémonie du café éthiopienne. C’est là que j’ai décidé de torréfier mes propres grains.

Pourtant, c’est seulement avec mon voyage transformateur en RDC, aussi en 2021, que tout a pris sens et que la boucle a été bouclée. C’est cette année-là que j’ai découvert cette longue lignée de producteurs et de buveurs de café dans ma propre famille. Cette révélation a tout éclairé et a cimenté ma mission : mettre en lumière le café de spécialité congolais. C’est ainsi que Kanfuela Kaffé est née, une connexion du Congo à votre tasse.
"Je crois que choisir un nom d'entreprise devrait être une belle expérience. Ca doit avoir du sens."

L’Entrevue Magazine : Et c’est de là que le nom de votre marque vous a été attribué ?

Deborah K. Makuma : J’ai choisi le nom Kanfuela parce que je me sentais connectée à ce mot et que je voulais le maintenir “en vie”. C’est un terme que beaucoup de gens, même au Congo, ne connaissent même pas.

Il y a quelques années, alors que j’étais au Congo, je prenais mon café tôt le matin avec mon père et ma tante (sa soeur aînée). Ravie d’apprendre que je buvais aussi du café comme tout le monde dans la famille, ma tante a demandé à Papa en Tshiluba : « Ohh, elle aime aussi le “Kanfuela” !? »

Voilà, c’était ça. Kanfuela. C’était la première fois que j’entendais ce mot, mais j’ai su tout de suite que c’était “LE” nom. À ce moment précis, ça a fait “tilt”. Et j’ai été obsédée par ce mot pendant des semaines. Il n’existait nulle part sur Internet, à l’exception d’un seul site. Je savais que ce serait spécial. Unique.

Pour mieux comprendre notre lien avec la culture Luba : pendant le conflit ethnique des années 1960, la majeure partie de ma famille paternelle a dû fuir Kamweka (Katanga) et s’est réfugiée à Mwene Ditu, une ville proche de Mbuji-Mayi, la capitale du Kasaï-Oriental en RDC. C’est de là que vient notre lien avec la culture Luba.

Je crois que choisir un nom d’entreprise devrait être une belle expérience. Ça doit avoir du sens. Si vous avez du mal à en choisir un, pensez à ce qui vous connecte à votre “pourquoi” – aux choses qui vous lient à la raison même pour laquelle vous démarrez votre entreprise.

Ce nom, Kanfuela, tisse l’ensemble de l’entreprise à mon histoire personnelle et à la tradition familiale. Il symbolise que le café est, littéralement, dans mon ADN.

L’Entrevue Magazine : Comment êtes-vous passée d’une formation en écriture créative à torréfacteur spécialisé ?

Deborah K. Makuma : C’est une excellente question, et c’est même essentiel car ma formation en écriture créative est intrinsèquement liée à ce que je fais aujourd’hui !

Je suis passée d’une formation en écriture créative à torréfacteur spécialisé par une convergence de mes passions. L’amour du café était déjà là. Mais ma formation initiale en écriture créative n’a pas été mise de côté ; au contraire, elle est devenue un pilier central pour Kanfuela. Je continue d’utiliser l’écriture créative de nombreuses manières avec notre marque. Pour moi, avoir une marque signifie avant tout avoir une histoire forte et authentique à raconter, et c’est précisément là que mon bagage littéraire prend tout son sens. Un des retours positifs les plus fréquents que nous recevons, c’est que notre image de marque est spectaculaire et que notre histoire est incroyable. Je crois sincèrement que je dois remercier ma capacité à construire des récits pour cela, une compétence que j’ai perfectionnée grâce à mes études en écriture. Le café est une expérience, et raconter son histoire est tout aussi essentiel que son goût.
"Mon parcours prouve qu'avec de la détermination, de la passion et des compétences, les femmes peuvent exceller et innover dans n'importe quel domaine..."

L’Entrevue Magazine : Que répondez-vous à ceux qui disent que la torréfaction est un métier d’hommes ?

Deborah K. Makuma : Je réponds par l’action, tout simplement ! Kanfuela est une entreprise fondée et dirigée par une femme, et je torréfie notre café avec la même passion et la même expertise que n’importe qui d’autre. L’industrie du café, comme beaucoup d’autres, a peut-être été dominée par les hommes par le passé, mais les choses sont en train de changer.

La torréfaction est un art et une science qui ne connaissent pas de genre. Mon parcours prouve qu’avec de la détermination, de la passion et des compétences, les femmes peuvent exceller et innover dans n’importe quel domaine, y compris la torréfaction. Je suis fière de contribuer à briser ces stéréotypes et à inspirer d’autres femmes à poursuivre leurs passions dans le monde du café.

L’Entrevue Magazine : D’où vient votre matière première et comment procédez-vous à sa sélection ?

Deborah K. Makuma : Notre matière première vient principalement du Kivu, la République Démocratique du Congo et de la Tanzanie, mais nous explorons aussi d’autres régions. On s’engage à torréfier du café de spécialité biologique.

Actuellement, je travaille avec des acheteurs et des importateurs, dont certains sont même des entreprises congolaises basées aux États-Unis. J’ai aussi un importateur tanzanien basé à Washington. Le processus habituel, c’est de recevoir des échantillons de grains de café verts. C’est à partir de là que nous sélectionnons les lots que nous souhaitons acheter en plus grandes quantités.

Ma priorité, c’est de travailler main dans la main avec les producteurs de café en RDC pour vraiment mettre en valeur et promouvoir le café de spécialité congolais. Étant une entreprise aussi enregistrée au Congo, on espère pouvoir importer directement dans un futur proche et travailler directement avec les producteurs. J’ai compris que dépendre d’intermédiaires ne correspond pas à mes objectifs à long terme, surtout à mesure qu’on se développe. Notre but, c’est de privilégier des pratiques durables et des relations directes avec les fermiers, pour garantir non seulement la qualité exceptionnelle de nos grains, mais aussi un impact positif et direct sur les communautés productrices.

L’Entrevue Magazine : Comment le public a-t-il accueilli votre offre ?

Deborah K. Makuma : L’accueil du public a été incroyablement positif, et j’en suis tellement reconnaissante ! Les retours de nos clients sont unanimes : ils adorent la richesse et la saveur équilibrée de notre café. On a eu des commentaires magnifiques, comme des personnes qui sentent le café avant même d’ouvrir l’emballage, ou qui décrivent nos produits comme “le bonheur dans un sac”.

On est particulièrement touchés par la fidélité de nos clients. On voit des clients revenir chaque semaine juste pour une tasse ou un sac de nos grains. C’est une immense satisfaction ! Nos clients grossistes sont aussi ravis de pouvoir servir ce qu’ils considèrent comme le meilleur café à leurs propres clients dans les coffee shops, ce qui est un témoignage fort de la qualité de Kanfuela.

Nos services, notamment pour des événements comme les mariages, ont été un succès retentissant, avec des invités qui parlent encore de la saveur délicieuse de nos cafés filtre. Entendre que notre café apaise et stimule la créativité, c’est la plus belle des récompenses.
"Etre certifié par l'Etat de l'Arizona en tant qu'entreprise  SBE, ACDBE et DBE nous confère une crédibilité et un accès privilégié à des marchés spécifiques."

L’Entrevue Magazine : Et de manière plus globale, comment fonctionne le marché américain pour les nouveaux produits/services ?

Deborah K. Makuma : C’est une question très complexe, et honnêtement, je suis encore en plein apprentissage et sur cette voie de croissance ! Il y a tellement de chemins possibles, et chacun est semé d’embûches.

Le début est vraiment difficile, car la plupart des nouvelles entreprises manquent de financement. Il faut généralement environ trois ans pour qu’une entreprise commence à générer suffisamment de flux de trésorerie et à pouvoir se qualifier pour des financements plus établis, par exemple. Les portes commencent à s’ouvrir à mesure que vous gagnez en cohérence et en visibilité.

C’est un marché très compétitif, c’est vrai, mais je suis convaincue qu’il y a de la place pour tout le monde. Ce qui est crucial, c’est votre histoire. Qu’est-ce qui vous rend différent des autres ? Pour l’instant, j’attends encore que certaines portes s’ouvrent davantage, mais c’est ce que je peux vous dire de mon expérience jusqu’à présent.

L’Entrevue Magazine : Votre clientèle est plutôt Robusta ou Arabica de RDC ?

Deborah K. Makuma : Notre clientèle recherche principalement du café de spécialité, ce qui, dans l’industrie, se réfère presque exclusivement à l’Arabica. Cependant, nous espérons proposer à l’avenir une sélection de Robustas provenant d’autres régions de la RDC.

L’Entrevue Magazine : Qu’est-ce que les certifications SBE, ACDBE et DBE représentent pour votre business ?

Deborah K. Makuma : Ces certifications sont essentielles pour Kanfuela. Le processus pour les obtenir a été très complexe. Mais c’est un atout majeur parce qu’être certifiée par l’État de l’Arizona en tant qu’entreprise SBE (Small Business Enterprise), ACDBE (Airport Concessions Disadvantaged Business Enterprise) et DBE (Disadvantaged Business Enterprise) nous confère une crédibilité et un accès privilégié à des marchés spécifiques.

Elles nous offrent des ressources précieuses et ouvrent des opportunités commerciales concrètes avec le gouvernement américain, notamment ici en Arizona, et avec des programmes qui reçoivent des fonds fédéraux. Cela inclut des concessions aéroportuaires, comme l’aéroport international Sky Harbor de Phoenix, qui a accueilli plus de 52,3 millions de passagers en 2024. C’est une plateforme immense pour faire connaître notre café !

Ces certifications sont cruciales pour notre croissance, nous permettant de toucher un public plus large tout en soutenant la diversité et l’inclusion dans le commerce.

L’Entrevue Magazine : Quand est-ce que les amateurs de café en RDC découvriront-ils Kanfuela ?

Deborah K. Makuma : À un moment donné, oui, j’avais cet objectif de commercialiser Kanfuela en RDC. J’ai d’ailleurs tâté le terrain à Kinshasa en 2022 et 2023, où j’ai pu constater une demande et établir des contacts. Cependant, j’ai réalisé que ce n’était pas le meilleur moment. En fait, la demande pour l’exportation de café congolais vers le marché américain est de loin supérieure à celle de Kinshasa. Même si les Congolais boivent du café, la consommation locale ne se compare vraiment pas à ce qu’on voit aux États-Unis, par exemple.

Pour le Congo, le vrai enjeu, c’est de retrouver sa place d’exportateur d’antan, comme l’Éthiopie qui est devenue le premier exportateur de café en Afrique. C’est ça qui aide vraiment son secteur agricole et ses agriculteurs. J’ai dû ajuster ma stratégie et me concentrer là-dessus pour l’instant. Mon expérience m’a clairement montré qu’offrir du café congolais au marché américain est ma priorité actuelle, d’autant plus en tant que mère et épouse avec une entreprise en pleine croissance ici aux États-Unis. Bien sûr, je reviendrai à Kinshasa un jour, mais les réalités du marché guident mes choix pour le moment.

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