Rencontre Avec

Karen Kipuluka : "Ce qui me dérange le plus, c’est le manger qui est vendu dans les supermarchés ; c’est vraiment ce qui tue les restaurants."

Du célèbre « Le Central » en Amérique du Sud à Lima au Pérou, L’Alchemist de Copenhague, au Danemark ; ou Disfrutar à Barcelone, ces établissements culinaire et gastronomique ont bien su asseoir leurs images de marque au point de devenir des références incontournables pour les amoureux du manger dans le monde. Et à l’en croire, en République Démocratique du Congo, de telle figure, nous en possédons également. A Kinshasa, nous avons rencontré Karen Kipuluka, Gérante du restaurant Maman Colonel, qui nous en dit plus sur cette succursale familière et connu par un grand nombre de Kinois. L’échange, comme d’habitude, a été vraiment enrichissant et riche en expérience. Découvrez avec nous l’Interview de Karen Kipuluka dans la rubrique « Rencontre avec » et soyez fasciné par l’histoire derrière un établissement aussi simple, mais qui cache plus qu’il n’en laisse paraître.

Karen Kipuluka, Gérante du restaurant Maman Colonel
Karen Kipuluka, Gérante du restaurant Maman Colonel
L’Entrevue Magazine : La restauration est-il réellement un domaine où l'on fait 100% de bénéfices ?

Karen Kipuluka : Je pense que oui. Si on est discipliné et si on ne confond pas la caisse de la maison à celle du restaurant, on y gagne bien. C’est parmi les choses où on y gagne vite-fait dans les deux à quatre mois ici à Kinshasa.

L’Entrevue Magazine : En tant qu'actrice dans ce domaine, quel regard portez-vous sur la domination des horeca étrangers qui proposent exclusivement de la cuisine étrangère à Kinshasa ?

Karen Kipuluka : Je pense que pour une capitale, surtout comme Kinshasa, nous devons avoir une certaine variété. Il faut dire que même parmi nous, il existe certains congolais qui n’aiment pas nos mets. Nous sommes déjà 11 millions dans la capitale, la part du gâteau est tellement énorme dans ce pays que nous pouvons nous permettre de laisser quelques opportunités aux autres communautés.

L’Entrevue Magazine : Pensez-vous qu’avec une meilleure structuration du secteur et l’accompagnement d’une politique gouvernementale positivement discriminatoire, le street food congolais et les restaurants populaires appelés communément malewa contribueraient à la création d’une véritable classe moyenne ?

Karen Kipuluka : Oui, c’est un secteur qui prend de l’ampleur dans la ville de Kinshasa et si le gouvernement pouvait regrouper toutes les mamans et les encadrer au lieu de les laisser servir à manger dans des conditions pas toujours hygiéniques, il y gagnerait derrière. Tout simplement parce qu’il y aurait une collecte de taxes et une augmentation conséquente du chiffre d’affaires pour ces dames à travers le caractère formel qui découlerait du secteur.

Ce qui me dérange le plus, c’est le manger qui est vendu dans les supermarchés ; c’est vraiment ce qui tue les restaurants. Ces structures, dont la plupart sont tenues par des expatriés, je pense, doivent se limiter au terme strict de supermarché tout simplement. Mais au lieu de ça, ils nous vendent aussi des plats à emporter ; et vous voyez, ça veut dire qu’ils s’accaparent vraiment de tout. Même les petites choses que nous, Congolais, faisons. Et même les malewa sont touchés à cause d’eux.

L’Entrevue Magazine : Karen Kipuluka, vous êtes gérante du bien connu restaurant Maman Colonel. Mais, Maman Colonel, ce n’est pas vous…

Karen Kipuluka : Non, ce n’est pas moi (rire). C’est plutôt ma mère qui a travaillé pendant une trentaine d’année et maintenant c’est une nouvelle génération, de nouvelles idées et nous essayons d’y mettre un peu de peps et de jeunesse tout en espérant que nos enfants reviennent derrière pour mieux faire.
L’Entrevue Magazine : Qu’est-ce que ça implique de devoir tenir les reines d’un établissement recommandé au-delà des frontières de notre beau pays ?

Karen Kipuluka : Une fierté (exclamation) ! Il faut dire que nous venons de loin. Du petit bistro qui a existé à la naissance de notre petit frère cadet à aujourd’hui, quand on voit le bout d’homme qu’il est devenu, qu’on regarde le restaurant, que tu voyages à l’étranger en disant « je suis congolaise » et que quelqu’un t’interpelle en disant « as-tu déjà mangé chez Maman Colonel ? » ; en tout cas, c’est une grande fierté pour nous. Une très grande fierté.

L’Entrevue Magazine : Maman Colonel, c’est aussi un restaurant que vous pouvez inviter chez vous.

Karen Kipuluka : Bien sûr ! Maman colonel offre un cadre calme et paisible, un retour à la nature ; on a tellement de fleurs. Et c’est aussi un restaurant de famille, en fait. Notre clientèle, c’est la famille. Elle est d’une génération à une autre, c’est tout le monde.

Si vous voulez passer un bon moment avec nos chanteurs, ce n’est pas mal ; mais le plus important je pense, c’est de venir déguster le bon poulet et je pense que nous proposons le seul poulet que tu manges et tu as envie de remanger.

L’Entrevue Magazine : Vois êtes situé à Ma Campagne sur l’avenue Ring II. Quel est votre périmètre de livraison à domicile ?

Karen Kipuluka : Nous livrons presque partout. De l’aéroport à Mont-Ngafula. Nous n’avons pratiquement pas de soucis parce que nous avons un partenaire en ce secteur qui s’en occupe très bien.
L’Entrevue Magazine : Et en parlant de livraison à domicile, quel modèle d’exploitation avez-vous choisi : intégrer cette offre au sein de votre entreprise ou l’externaliser ?

Karen Kipuluka : Comme je l’ai dit, jusqu’ici, nous travaillons avec un partenaire extérieur. A la longue, nous intégrerons sans doute cette offre au sein de notre entreprise afin que toutes les livraisons puissent se faire selon nos standards. Mais pour le moment, franchement, nous voulons aussi donner la chance à ces entrepreneurs qui vendent ce service ; et ça marche bien.

L’Entrevue Magazine : Quels sont les problèmes majeurs auxquels vous avez dû faire face à ce jour ?

Karen Kipuluka : Notre plus grand problème a été la Covid. Nous avions trois succursales Maman Colonel : Bandal, GB et Ma Campagne. Mais il se fait que nous avons dû fermer celles de Bandal et de GB ; parce qu’en pleine pandémie, il fallait, d’une part, continuer de payer les collaborateurs et les taxes et, d’autre part, l’État ne nous a pas soutenu derrière. Bref, beaucoup de sociétés ont fermées. Sans oublier la concurrence des malewa qui avaient pris de l’ampleur, tout en sachant qu’eux ne payent pas d’impôts, n’ont pas autant de personnel et n’ont pas forcément de loyer commercial à payer.

Malgré cette tornade, nous avons résisté. Nous avons pu garder le resto de Ma Campagne en prenant de lourdes décisions comme la suppression de postes. Nous avons donc décider de fermer et, peut-être, se donner la chance de relancer notre expansion dans cinq ou six ans.

L’autre difficulté sont les embouteillages. Initialement, ma mère voulait que nous soyons présents dans les quartiers populaires et résidentiels ; mais nous faisons face à des embouteillages qui nous tuent indirectement. Et aujourd’hui, c’est ça notre réel problème.

L’Entrevue Magazine : Pour finir, nous aimerions assouvir notre curiosité ; et sans doute celle de certains lecteurs : quelle est l’anecdote qui donne naissance au nom Maman Colonel ?

Karen Kipuluka : L’histoire derrière le nom Maman Colonel (exclamation). Ma mère dit toujours que le nom est venu à elle. Elle ne s’est pas donner un nom parce que quand nous avons commencé, le nom était MK Bistro. La première maison, nous la louons à un colonel, paix à son âme, et, venant de la ville vers les quartiers populaires, les gens se perdaient tellement qu’ils demandaient l’adresse du bistro où l’on mangeait du poulet et les voisins rétorquaient « Ah ! chez mama colonel. » Le nom est venu à elle et ma mère s’est dit que nous allions le garder.

À lire aussi

Rencontre AvecSandra Muaka : "Notre approche consiste justement à démontrer qu'il est tout à fait possible de préserver l'authenticité des recettes..."5 juin 2026Rencontre AvecChristelle Tuluka : "Rehausser la valeur de ce métier, lui conférer ses lettres de noblesse et le sortir de l'image de travail banal."5 mars 2026Rencontre AvecDeborah K. Makuma : "Je réponds par l'action, tout simplement !"5 juil. 2025Écosystème PMESous-traitance : l’ARSP et la FEC posent les jalons d’un partenariat durable12 sept. 2026Écosystème PMEEntrepreneuriat des jeunes : Tshisekedi veut un accompagnement durable après la formalisation de 537 entreprises12 sept. 2026Écosystème PMEEntrepreneuriat : le Conseil des ministres adopte des mesures pour financer les PME, créer une banque publique et industrialiser l’économie locale12 sept. 2026