L'Entrevue Magazine : Face à la saturation routière, les PPP sont-ils incontournables pour financer des infrastructures innovantes comme les téléphériques ?
Bodom Matungulu : Oui, les PPP peuvent être un levier majeur pour transformer la mobilité de Kinshasa. Mais il faut éviter une confusion fondamentale : le PPP est un mode de structuration d’un projet, pas une justification pour choisir une technologie. Et, à mon sens, le téléphérique ne doit pas être présenté comme la réponse structurante au problème de mobilité d’une mégapole comme Kinshasa. En transport, on ne commence jamais par dire : « nous allons construire un téléphérique, un métro ou un BRT ». On commence par mesurer la demande : Combien de voyageurs faut-il transporter à l’heure de pointe ? D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Sur quelle distance ? Quel est le flux maximal par sens ? Quel niveau de service voulons-nous atteindre ? Quel tarif l’usager peut-il supporter ?
C’est la demande qui doit déterminer la technologie, et non la technologie qui doit chercher ensuite son marché.
Kinshasa a d’abord besoin d’une véritable ossature de transport de masse. Le diagnostic posé depuis plusieurs années va précisément dans ce sens. Le Plan directeur des transports urbains de Kinshasa - PDTK, élaboré avec la JICA, a retenu pour 2030 un scénario privilégiant fortement le transport collectif, reposant principalement sur la modernisation du réseau ferroviaire et l’introduction de lignes BRT, complétées par les bus, les transports de rabattement et les autres modes. Une étude ultérieure de la JICA le dit encore plus clairement : Kinshasa a besoin de systèmes de transport de masse, et la réhabilitation des emprises ferroviaires existantes constitue justement une possibilité à examiner pour réduire les coûts d’investissement.
C’est pour moi le point de départ. Kinshasa doit d’abord construire une colonne vertébrale de mobilité à grande capacité : rail urbain sur les corridors où la demande le justifie, BRT à haut niveau de service sur les grands axes, réseaux de bus structurants et systèmes de rabattement.
Le téléphérique peut éventuellement compléter cette architecture. Il ne peut pas la remplacer.
La comparaison des capacités est très parlante. Regardons les ordres de grandeur : la célèbre ligne K du Metrocâble de Medellín a une capacité d’environ 3 000 passagers par heure et par sens. Même la ligne P, qui est la plus capacitaire du réseau de câbles de Medellín, atteint environ 4 000 passagers par heure et par sens.
Comparons maintenant cela à un véritable transport de masse de surface : le BRT de Dakar a été conçu pour répondre à une demande d’environ 16 500 passagers par heure et par sens et peut, avec des bus bi-articulés, atteindre environ 27 000 passagers par heure et par sens. Autrement dit, sur un corridor fortement chargé, un BRT bien conçu peut offrir une capacité plusieurs fois supérieure à celle d’un téléphérique urbain classique. Et lorsqu’on passe à des systèmes ferroviaires urbains correctement dimensionnés, on entre encore dans une autre catégorie de capacité. C'est précisément cette notion qu'il faut mettre au centre du débat kinois : combien de personnes devons-nous transporter, par heure et par sens, sur chaque corridor ?
Le téléphérique répond à une géographie particulière. Je ne suis pas opposé au transport par câble. C'est une technologie remarquable lorsqu'elle répond au bon problème. Medellín en est justement la démonstration. Son Metrocâble n'a pas été conçu pour remplacer le métro. Il dessert des quartiers construits sur des reliefs difficiles et rabats les voyageurs vers le système métropolitain structurant. C'est toute la différence.
Le câble est particulièrement pertinent lorsque l'on doit franchir :
- de fortes pentes ;
- des vallées ;
- des coupures urbaines importantes ;
- des obstacles naturels ;
- ou des secteurs où l'acquisition d'emprises au sol serait extrêmement difficile.
Sur certains secteurs particuliers de Kinshasa, notamment là où la topographie ou les contraintes foncières le justifieraient, une étude pourrait parfaitement démontrer sa pertinence.
Mais pour absorber les flux massifs des grands corridors structurants de Kinshasa, je ne ferais pas du téléphérique une priorité avant le rail urbain, le BRT et les réseaux de bus à grande capacité. Ce serait confondre une solution complémentaire avec une solution structurante. Et c'est précisément là que le PPP devient intéressant.
Le deuxième débat concerne le financement. Là aussi, il faut casser un mythe : un PPP n'est pas de l'argent gratuit et ce n'est pas simplement “faire financer l'infrastructure par le privé”. En tant que spécialiste des PPP, je définis plutôt le PPP comme un contrat de performance de long terme dans lequel les risques sont attribués à la partie qui est la mieux capable de les maîtriser.
La vraie discussion est donc :
- Qui supporte le risque de construction ?
- Qui apporte les emprises ?
- Qui supporte le risque foncier et les expropriations ?
- Qui finance le matériel roulant ?
- Qui supporte le risque de fréquentation ?
- Qui assume les variations de tarifs imposées pour des raisons sociales ?
- Qui entretient l'infrastructure pendant vingt ou trente ans ?
- Et surtout : qui paie si le système ne délivre pas le niveau de service prévu ?
C'est cela, structurer un PPP.
Pour Kinshasa, je privilégierais des PPP hybrides. Il serait dangereux de croire qu'un investisseur privé va construire seul plusieurs milliards de dollars d'infrastructures de transport et se rembourser uniquement avec le prix du ticket payé par l'usager kinois.
Dans une ville où l'accessibilité tarifaire est une contrainte sociale majeure, cela conduirait soit à un tarif trop élevé, soit à un projet non bancable, soit à des garanties publiques excessives. Je recommande donc une approche de blended finance et de PPP différenciés. L'État peut prendre en charge ou sécuriser : les emprises, une partie de l'infrastructure lourde, les interfaces urbaines et certains financements concessionnels. Le partenaire privé peut prendre en charge : le matériel roulant, les systèmes, certaines infrastructures spécialisées, l'exploitation, la maintenance et la performance technique.
Sa rémunération peut ensuite dépendre d'indicateurs contractuels précis : disponibilité, fréquence, ponctualité, sécurité, propreté, capacité et qualité du service. Lorsque le tarif est politiquement fixé par la puissance publique, je préfère souvent éviter de transférer aveuglément tout le risque de demande à l'opérateur privé. On peut utiliser des contrats au kilomètre, des paiements de disponibilité ou des mécanismes hybrides dans lesquels certains risques commerciaux sont partagés. Un risque que le partenaire privé ne contrôle pas ne disparaît pas parce qu'on l'a écrit dans son contrat : il reviendra simplement plus cher au projet.
Il faut également valoriser ce que Kinshasa possède déjà. Avant de construire des systèmes entièrement nouveaux, il faut examiner sérieusement les emprises et infrastructures ferroviaires existantes. C'est d'ailleurs ce qu'a recommandé la JICA : modernisation des voies, du matériel roulant, de la signalisation et augmentation des fréquences sur les lignes existantes, notamment parce que la réutilisation de l'infrastructure ferroviaire peut réduire le besoin en investissements par rapport à la création intégrale d'un nouveau système. C'est une logique fondamentale en PPP : avant de construire un nouvel actif, il faut maximiser la valeur des actifs existants. On peut ensuite envisager de nouvelles infrastructures lorsque la demande et les études socio-économiques les justifient.
Ma proposition pour Kinshasa :
Je proposerais donc une stratégie en quatre niveaux :
- Niveau 1 - Transport de masse structurant : rail urbain modernisé et nouvelles liaisons ferroviaires là où la demande est suffisamment élevée.
- Niveau 2 - Corridors BRT : BRT à voies dédiées sur les grandes pénétrantes et axes transversaux présentant des flux intermédiaires à élevés.
- Niveau 3 - Réseau de rabattement : bus, minibus professionnalisés, taxis et autres services alimentant les stations du réseau structurant.
- Niveau 4 - Solutions spécialisées : transport fluvial, mobilité active et éventuellement transport par câble sur les corridors où la topographie, les obstacles ou les contraintes foncières démontrent réellement son avantage.
Et c'est seulement après cette hiérarchisation fonctionnelle que l'on décide quels projets peuvent être financés par le budget, les bailleurs, le financement climatique, les investisseurs privés ou un PPP.
« Kinshasa n'a pas d'abord besoin d'une technologie spectaculaire ; Kinshasa a besoin d'une capacité de transport à la hauteur de ses millions de déplacements quotidiens. Le téléphérique peut être une excellente solution de niche, mais il ne remplacera jamais la colonne vertébrale de transport de masse dont la ville a besoin. »
Et sur les PPP : « Le PPP ne doit jamais servir à financer une mauvaise solution technologique. On commence par identifier le besoin, puis le mode de transport, ensuite le modèle économique, et seulement à la fin le montage PPP. Inverser cet ordre, c'est construire un projet avant d'avoir démontré son utilité. »
Enfin, je résumerais ma position par cette formule : « Pour Kinshasa, la priorité n'est pas de mettre la mobilité dans les airs ; elle est d'abord de mettre des millions de Kinois dans un système de transport de masse fiable, intégré et financièrement soutenable. »