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Fifi Kikangala : "…j’estime que nous n’avons pas encore exploité le plein potentiel de notre patrimoine alors que d’autres se servent et l’exploitent avec succès."

Fifi Kikangala, Designer d'intérieur, Directeur artistique et enseignante à l'Académie des Beaux-Arts de Kinshasa nous fait part de l'influence des cultures africaine et occidentale dans ses créations et de la valeur à donner au savoir-faire local.

Fifi Kikangala, Principal Interior Designer d'Omoy Interior Design
Fifi Kikangala, Principal Interior Designer d'Omoy Interior Design
L’Entrevue Magazine : Architecture, marketing, décoration d’intérieur. Tout pour les beaux-arts, rien que les beaux-arts.

Fifi Kikangala : J’ai d’abord obtenu un diplôme de graduat en marketing avant d’en avoir un autre en architecture d’intérieur. Toutefois, je ne compte pas m’arrêter là.

L’Entrevue Magazine : En 2011, vous décidez de revenir et d’investir dans un domaine dont l’utilité populaire peine à se définir : le design d’intérieur.

Fifi Kikangala : Le design d’intérieur est à la fois l’art et la science d’emménager l’espace et les objets fonctionnels et esthétiques qui répondent au besoin des utilisateurs. Donc, il y a aussi cette notion de responsabilité qui fait qu’on ne crée pas seulement pour un besoin esthétique mais notamment, ou surtout, afin de répondre à une problématique posée par un utilisateur.

L’Entrevue Magazine : Votre entreprise est présente sur plusieurs tableaux : aménagement d’espace, création mobilier, évènementiel… C’est ça, le design : prendre part à la vie quotidienne des gens ?

Fifi Kikangala : Comme dit précédemment, la mission principale d’un designer est de trouver des solutions concrètes à partir d’un élément à sa guise. On crée des objets fonctionnels, cohérents, tout en poursuivant une quête d’innovation et d’esthétique ; parce qu’en effet le design n’est pas qu’une simple fantaisie. D’ailleurs, ce qui crée une réelle différence entre la décoration et le design, à mon avis, c’est cette capacité à innover en vue de pallier aux problèmes de confort.

Par exemple, en ce qui me concerne, quand je suis arrivée à Kinshasa, j’ai découvert que les grandes entreprises allaient soit en Afrique du Sud, soit en France pour s’approvisionner en matériels. Ayant constaté cela, j’ai proposé du sur-mesure fait localement. Et cela semble avoir bien marché ; car je pense avoir apporté un nouveau regard. Ce qui m’a permis d’entrer naturellement dans la vie des gens. Il est important de noter que l’événementiel a été pour moi un laboratoire où j’ai pu testé de façon éphémère ce que je réalise aussi.

L’Entrevue Magazine : Partagez-nous le parcours de créations de vos oeuvres.

Fifi Kikangala : Déjà, toutes mes créations sont le reflet de mon histoire. Donc tout ce que je fais me représente ; c’est-à-dire fait allusion à une double culture : Africaine et occidentale. Quand j’entre en contact avec une matière ou un objet, automatiquement il y a un processus qui se déclenche en moi. Je pourrai forcément finir avec une création Luba qui, par la suite, racontera à son tour toute une histoire de la culture Luba.

Après, il y a la partie atelier. On part soit d’un croquis, soit d’une histoire de l’objet qui m’a marqué l’esprit. A cela je veillerai à y annexer une partie de l’histoire que moi, créatrice, j’ai envie de raconter. Ensuite il y a la phase de prototypage qui se fait en plusieurs séquences avant d’arriver au produit final qui sera commercialisé.

Toutefois, avant de penser à commercialiser le produit, nous passons par l’étape du testing. Cette étape peut prendre une année entière s’il le faut. Pour se faire, nous prenons l’objet mobilier créé et nous le mettons soit en location pour des évènements, soit je m’en sert au quotidien pendant 1 an ; et là, nous observerons et mesurons son efficacité.

L’Entrevue Magazine : Omoy Interior Design, une ode à la culture Kuba ?

Fifi Kikangala : Au-delà de la culture Kuba, Omoy Interior Design est une ode à la culture africaine tout court, je dirai. Certes en toute modestie, il est vrai que j’ai réussi à rendre la culture Kuba « sexy » et tendance par mes oeuvres mais je pense que c’est au-delà parce que je ne m’inspire pas que de la culture Kuba. Il y a aussi l’art Pende sur lequel je suis en train de travailler ; ainsi que l’art Songye. Donc c’est l’ensemble même de la culture congolaise qui m’inspire. Et par la même occasion, il y a aussi les grandes cultures africaines ; par exemple, l’art Ashanti et Dogon qui me passionne.
Bref, toute une panoplie de la culture du continent.

Et c’est dans cet angle de vue que j’essaie de rester encore le plus longtemps possible en Afrique dans mes créations ; car j’estime que nous n’avons pas encore exploité le plein potentiel de notre patrimoine alors que d’autres se servent et l’exploitent avec succès. Et ensuite, ils nous vendent une autre histoire et nous la consommons les yeux fermer.
L’Entrevue Magzine : La richesse culturelle du Congo Démocratique trouvera-t-elle échos dans l’une de vos collections futures ?

Fifi Kikangala : Oui, dans toutes mes collections, on trouve un clin d’oeil à la culture de la République Démocratique du Congo ; mais elle est réinterprétée, mis au goût du jour. C’est-à-dire que c’est un dialogue qui se crée entre l’ancien et le nouveau, et une rencontre entre l’Afrique et l’Occident. Cela peut être par le biais d’un mix improbable de matériaux, par l’utilisation d’un savoir-faire ancestral mais détourné de sa fonction initiale pour enfin accoucher d’une belle oeuvre qui représente parfaitement ce que je suis en gros ; car comme je l’ai dit tout à l’heure, je suis le fruit d’une double culture : africaine et occidentale.

L’Entrevue Magzine : Quels sont vos matériaux de prédilection dans la confection d’une oeuvre ou l’aménagement d’un espace ?

Fifi Kikangala : En vrai, je n’ai pas vraiment de matériau de prédilection ; mais par contre, j’aime tout ce qui est matériau écologique ainsi que les matériaux innovants tels la résine d’acrylique, la feuille de pierre. Et de ce fait, cela me ramène toujours aux matériaux locaux comme le bois, le raphia ; et en ce qui concerne l’aspect écologique, je travaille des branches de palmier destinées à la poubelle, je leur donne une seconde vie grâce à la collection de luminaire que j’ai créé ? C’est la collection Mbila by Omoy.

Je suis constamment dans une quête d’innovation, de recherche permanente, de valorisation constante de ce que l’Afrique est intrinsèquement et de ce qu’elle tend à devenir. Concilier le savoir-faire ancestral au savoir-faire contemporain.

L’Entrevue Magzine : Et étant un pays tropical humide, y a-t-il des matériaux en vogue sur le marché kinois ou congolais qui ne devraient pourtant pas avoir leur place dans nos intérieurs ?

Fifi Kikangala : Je pense ici que c’est une question de savoir-faire ; car aujourd’hui avec les différents progrès technologiques, lorsque vous confiez votre projet immobilier à un professionnel, il trouvera la solution adéquate à votre projet. De nos jours, il n’existe plus vraiment de limite et le fait d’être dans un pays tropical n’est pas forcément une contre -indication pour certains matériaux. Mon conseil, c’est de collaborer avec des professionnels, on y gagne toujours sur le long terme. Ce que vous allez dépenser en bricolant vous-même avec le risque de tout gâcher, vous pouvez l’éviter en payant un spécialiste.

L’Entrevue Magzine : Quel est le profil de votre clientèle ? Car, il semble que le congolais soit plus enclin aux biens importés.

Fifi Kikangala : Concernant le profil de mes clients, cela varie. On a d’abord en premier lieu, les anciens de la diaspora congolaise. Je pense que le fait d’avoir vécu à l’étranger, vous donne une approche et une sensibilité différente à votre propre culture, toutes ces choses qui ont fait partie de votre univers d’antan, ces choses qui vous semblaient banales, deviennent exceptionnelles parce rares et importantes. Vous découvrez également à travers les yeux des autres l’admiration qu’ils ont pour votre patrimoine culturelle. Ensuite, il y a aussi ces personnes qui ne sont pas de la diaspora mais justement des amoureux de l’art et de l’art africain notamment. Et enfin, il y a aussi des entreprises qui désirent donner une identité africaine et «chic » à leur intérieur.

L’Entrevue Magzine : Il y a à peu près trois mois, vous avez présenté la Wenze box. Parlez-nous de sa création et a-t-elle trouvée échos auprès du public cible ?

Fifi Kikangala : Les gens n’arrivent pas à comprendre l’importance du packaging. L’idée m’est venu alors que j’étais dans une foire agro-alimentaire où il n’ y avait aucun travail de scénographie et les produits étaient présentés sur des tables en plastiques. J’ai observé avec tristesse, pris mon bloc-notes et j’ai fait un croquis. Le lendemain, j’ai vu mon menuisier à l’atelier et c’est comme ça que la Wenze box est née.

Comme pour dire qu’on peut trouver des solutions avec des idées simples et c’est ça le rôle du designer : problème, solution ; fonctionnalité et esthétique. Cela a bien marché, car nous avons d’excellents retours. Et là nous sommes en train de faire plusieurs versions étant donné que nous avons reçu des demandes spécifiques.

"Omoy Design fonctionne tel un incubateur pour accompagner des jeunes designers afin de créer leur propre marque et l'exploiter dignement."
L’Entrevue Magzine : A quand la suite du Kinshasa Interior Design Show ?

Fifi Kikangala : Alors, la suite de Kinshasa Interior Design Show, nous la mettons pour 2026. D’abord parce que la récente était une résultante d’une série de conférences dénommées Talk Design que je faisais pour aboutir à une espèce d’états généraux de l’industrie du design en RDC afin de parler des problèmes et proposer des solutions concrètes. Donc en bref, Kinshasa Interior Design Show, KIDS, en était l’apothéose de tout ce processus.

Cette année, nous avons commencé par faire le bilan de l’année 2024 qui a été riche en actions diverses pour définir les retombées de ce salon. La première d’entre elles est l’entrée d’un certain nombre d’exposants (artisans d’art, designers)à la boutique souvenirs du musée national de Kinshasa avec leurs créations dont j’ai eu le privilège d’obtenir le contrat de réfection de ladite boutique. Aujourd’hui, les congolais peuvent acheter des créations « Made in Congo » dans un lieu de prestige qui est la musée national. Deuxièmement, j’ai été invité dans plusieurs salons à travers le monde où je rencontre des créateurs étrangers pour préparer l’évènement de 2026.

Cette année, nous nous consacrons à l’organisation de micro-évènements tels que le Talk Design, des expositions, des projections de films sur le design et l’accompagnement personnalisé des créateurs.

L’Entrevue Magzine : Le design, oui. Le partage de connaissances aussi. Et c’est ce que vous faites à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa.

Fifi Kikangala : Par rapport à l’Académie des Beaux-Arts, je pense que si je suis ce que je suis, c’est parce qu’il y a des gens qui m’ont formé ; et sur ce, je pense que quand on reçoit, il faut transmettre aussi à notre tour pour pouvoir former des grands designers congolais de demain.

J’ai vraiment cette passion là pour la transmission. J’ai formé des jeunes de manière informelle et là je viens de créer Omoy Boost qui est l’une des retombées de Kinshasa Interior Design Show. Omoy Boost fonctionne tel un incubateur pour accompagner des jeunes designers afin de créer leur propre marque et l’exploiter dignement.

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